- Maître, rappelle-toi que les juifs te haïssent! (Pierre).
- Il y a peu, ils voulaient te lapider! (Jacques).
- Mais, Maître, c’est de l’imprudence! (Matthieu).
- Tu ne te soucies pas de nous? (Judas Iscariote).
- Oh, Maître, prends garde à ta vie! Qu’adviendrait-il de moi, de nous tous, si nous ne t’avions plus?”
Jean est le dernier à parler ouvertement. Les sept autres murmurent entre eux et ne cachent pas leur désapprobation.
“Paix! Paix!, répond Jésus. N’y a-t-il pas douze heures de jour? Si quelqu’un marche de jour, il ne trébuche pas, car il voit la lumière de ce monde; mais s’il marche de nuit, il trébuche parce qu’il n’y voit rien. Je sais ce que je fais car la Lumière est en moi. Quant à vous, laissez-vous guider par celui qui voit. Sachez aussi que, tant que l’heure des ténèbres n’est pas venue, rien de ténébreux ne pourra se produire. Mais quand cette heure arrivera, aucun éloignement ni aucune force, et pas même les armées de César, ne pourront me sauver des juifs. Car ce qui est écrit doit arriver et les forces du mal travaillent déjà en secret pour accomplir leur œuvre. Par conséquent, laissez-moi agir, et faire du bien tant que je suis libre de le faire. L’heure viendra où je ne pourrai plus remuer un doigt ni dire un mot pour accomplir un miracle. Le monde sera vide de ma force. Ce sera l’heure d’un terrible châtiment pour l’homme; non pas pour moi, mais pour l’homme qui n’aura pas voulu m’aimer. Cette heure se répètera, par la volonté de l’homme qui aura repoussé la Divinité jusqu’à devenir un sans-Dieu, un disciple de Satan et de son fils maudit. Cette heure viendra quand la fin de ce monde sera proche. La non-foi qui règnera annihilera mon pouvoir d’accomplir des miracles. Ce n’est pas que je puisse le perdre, mais le miracle ne peut être accordé là où il n’y a ni foi ni volonté de l’obtenir, là où il serait objet de mépris et instrument du mal, en se servant d’un bien obtenu pour faire un plus grand mal. Actuellement je peux encore faire le miracle et cela pour glorifier Dieu. Allons donc auprès de notre ami Lazare, qui dort. Allons le réveiller de ce sommeil, pour qu’il soit frais et prêt à servir son Maître.
- Mais s’il dort, c’est bien. Il va finir de guérir. Le sommeil est déjà un remède. Pourquoi le réveiller?
- Lazare est mort. J’ai attendu qu’il soit mort pour m’y rendre, non pas pour lui ou pour ses sœurs, mais pour vous, afin que vous croyiez et que votre foi grandisse. Allons chez Lazare.
- C’est bien. Allons-y! Nous mourrons tous comme il est mort, lui, et comme tu veux mourir.
- Thomas, Thomas, et vous tous qui critiquez et grommelez intérieurement, sachez que celui qui veut me suivre ne doit pas plus se soucier de sa vie que l’oiseau du nuage qui passe. Laissez-la passer comme le vent l’entraîne. Le vent, c’est la volonté de Dieu, qui peut vous donner ou vous enlever la vie comme il lui plaît sans que vous ayez à vous plaindre, tout comme l’oiseau ne se plaint pas du nuage qui passe mais chante de la même manière, sûr qu’ensuite le beau temps reviendra. Car le nuage, c’est un incident, alors que le ciel, c’est la réalité. Et le ciel reste toujours bleu même si les nuages semblent le rendre gris. Il est et reste bleu par-delà les nuages. Il en va de même de la Vie véritable. Elle est et demeure, même si la vie humaine passe. Celui qui veut me suivre ne doit pas connaître l’angoisse de la vie ni craindre pour elle. Je vous montrerai comment l’on conquiert le ciel. Mais comment pourrez-vous m’imiter si vous avez peur de venir en Judée, vous à qui on ne fera aucun mal actuellement? Redoutez-vous de vous montrer avec moi? Vous êtes libres de m’abandonner. Mais si vous voulez rester, vous devez apprendre à défier le monde, ses critiques, ses pièges, ses dérisions, ses tourments, pour conquérir mon Royaume. Allons-y!
Ici prend fin la seconde partie de la vision.
Voici la troisième.
C’est par un beau et vaste chemin qui se change sur ses côtés en verger - comme on doit être encore en hiver il ne s’y trouve actuellement ni feuilles ni fruits - que l’on entre dans la maison de Lazare. Beaucoup de monde va et vient dans les allées du jardin. Ce sont de riches juifs, dont les montures sont attachées à la clôture qui délimite la propriété, entourée d’un mur et ornée d’une lourde grille en fer travaillé comme une grille arabe.
Quand ils voient Jésus entrer, des juifs entrent dans la maison, qui est belle et grande et s’élève au milieu du jardin; ils en ressortent avec une grande femme brune au profil plutôt accentué, mais pas laid. Elle semble avoir la quarantaine. Elle court vers Jésus et, éclatant en sanglots, s’incline et dit: «La paix soit avec toi, Maître. Mais il n’y a plus de paix pour ta servante. Lazare est mort. Si tu avais été là, il ne serait pas mort. Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt, Maître? Lazare, notre frère, t’a tellement appelé! Maintenant vois: je suis désolée et Marie pleure sans trouver la paix. Et lui, il n’est plus ici. Tu sais combien nous l’aimions. Nous attendions tout de toi. Pourtant, même maintenant j’espère, car je sais que, quoi que tu demandes au Père, cela te sera accordé.
- Ton frère ressuscitera.
- Je le sais, Maître. Il ressuscitera au dernier jour.
- Je suis la Résurrection et la Vie. Qui croit en moi, même s’il est mort, vivra. Et celui qui croit et vit en moi ne mourra pas éternellement. Crois-tu tout cela?”
En prononçant ses mots, Jésus est plein de majesté et de bonté. Il garde la main posée sur les épaules de Marthe qui, bien que grande, est beaucoup plus petite que lui; elle le regarde, le visage légèrement levé et l’air tout affligée.
“Oui, Seigneur, je crois cela. Je crois que tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, venu dans le monde, et aussi que tu peux tout ce que tu veux. Je crois. Maintenant, je vais avertir Marie.”
Jésus attend dans le jardin. Il s’approche d’une belle fontaine dont le jet arrose le parterre qui l’entoure et chante en retombant dans le bassin, où des poissons frétillent avec des éclats argentés ou dorés. Il ne se soucie pas des juifs, comme s’ils n’existaient pas. Il ne les regarde même pas. D’ailleurs, il n’a pas dit à l’entrée comme d’habitude:
“Paix à cette maison.”
Marie accourt et se jette à ses pieds, qu’elle baise en sanglotant. Bon nombre de juifs l’ont suivie avec Marthe, et prennent part à sa douleur.
Marie, elle aussi, se lamente:
“Oh, Seigneur! Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? Pourquoi être parti si loin de nous? Tu savais bien que Lazare était malade. Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Pourquoi n’es-tu pas venu? Il devait vivre. Je devais lui montrer que je persévérais dans le bien. Je l’ai tant angoissé, mon frère! Et maintenant, maintenant que je pouvais le rendre heureux, il m’est enlevé. Tu pouvais me le laisser, donner à la pauvre Marie la joie de le consoler après lui avoir causé tant de peine. Oh Jésus, Jésus! Mon Maître! Mon Sauveur! Mon espérance!