Illuminations Divines
Conchita vit au milieu du monde, cloîtrée dans le Christ.
De nouveaux horizons se découvrent alors à elle. Son cœur s’élargit aux dimensions de l’Église : « Le Seigneur place devant moi des panoramas de la vie spirituelle qui me laissent bouche bée d’admiration. Soudain je me trouve plongée dans les plus profonds secrets de la vie intérieure et je contemple ses beautés enchanteresses, ses écueils terribles, ses délices et ses dangers, et je ne sais dans quel but, ni quelle main me conduit en ces parages, si inconnus du monde extérieur. Pourquoi ces éclairs de lumière intérieure qui viennent à ma rencontre à toute heure ? Pourquoi le surnaturel et le divin se présentent-ils à moi avec un tel éclat et une telle clarté que je ne puis cesser ni de le voir ni de le comprendre ? Parfois je pense que tout cela est purement chose naturelle que mon intelligence atteint ; mais je vois sa rudesse et ses limites et je ne puis que m’avouer à moi-même que de telles clartés sont extraordinaires et qu’elles sont autant de grâces du ciel, bien que je ne sache à quelle fin » (Diario T. 16, p. 149-150, marzo 21, 1901).
Dieu avait prédestiné une femme laïque, sans haute culture, pour éclairer l’Église. Telle est la raison indiscutable de ces enseignements divins qui nous étonnent et qui ne peuvent s’expliquer que par une lumière spéciale du Saint-Esprit : intuitions surnaturelles sur les mystères les plus fondamentaux du christianisme. Nous ne citerons que quelques exemples, pour ne pas alourdir ce simple récit du film de sa vie, réservant pour la seconde partie l’exposition de ses grands thèmes spirituels. Le Seigneur l’instruisit sur les chemins de la sainteté, sur les mystères de l’Église, à propos des prêtres ; bien plus, progressivement il l’introduisit dans le mystère de Dieu et les abîmes de la Trinité, non d’une manière spéculative et abstraite, mais toujours en relation avec sa vie personnelle concrète pour l’aider dans son ascension vers Dieu.
Lumières sur l’Immensité Divine
Voici quelques-unes de ces élévations dogmatiques sur l’immensité de Dieu, sur l’essence de Celui qui est, sur la Trinité et l’Incarnation et sur la génération éternelle du Verbe.
« J’ai eu des sentiments et des lumières très claires sur l’immensité de Dieu : je Le voyais si grand, si infini en chacun et en tous ses attributs ! Je me jetais dans cette mer comme si j’étais une goutte d’eau, dans cet immense horizon comme l’atome le plus imperceptible. Je me submergeais en mon Dieu, je L’embrassais en comblant la soif infinie de mon cœur et Ses immenses profondeurs, et je me réjouissais en sentant qu’Il ne diminuait pas, égal, toujours égal… Comme c’est beau, cela que je ne puis expliquer, mais seulement sentir !… Et j’éprouve aussi une joie spirituelle inexplicable en voyant mon néant et une telle grandeur, mon impuissance et ma faiblesse, à côté de Sa grandeur et de Sa puissance. Comme cela m’enchantait de me voir si petite et si faible et si malade et épuisée, et Lui, ce mien Dieu si grand, si infini et toujours et pour tous les siècles ! »
« J’éprouvais plus que d’autres fois ce petit éclat de Dieu Lui-même au-dedans de mon être ; une soif infinie, un entraînement impétueux et soutenu vers cet être unique capable de me satisfaire… Je sentais en moi comme une sorte de sympathie, un reflet de Dieu Lui-même. Comment se peut-il, me dis-je, qu’il y ait des gens qui doutent de l’existence de l’âme ou de son immortalité ? Ces pauvres petits n’auront-ils pas senti ce que je suis en train d’expliquer ?
« D’autres fois, je sentais cet élan de l’âme comme un grand feu qui tendait toujours vers le haut : comme le tirage d’une cheminée ou d’un grand bateau à vapeur qui traversait tout ; pour lui il n’y avait pas d’obstacles et il allait se perdre, étreindre l’objet de ses désirs. Dieu, Dieu, me répétais-je. Dieu, mon Dieu, cet Être si grand, à moi ? Mon Créateur et ensuite mon Rédempteur, et cette vie toute divine, et en proie aux souffrances, et mourir pour me donner la vie, et sur une Croix, et pour moi ! À qui ces réflexions n’arrachent-elles pas le cœur ? Jamais je n’avais senti avec tant de véhémence cette immensité de notre Dieu » (Diario T. 5, 48-50, marzo 10, 1895).
« Je Suis Celui qui Suis »
Avec une sûreté doctrinale impeccable, l’esprit de Conchita s’élève jusqu’au sommet suprême de la Révélation divine où, selon l’Exode (3,14), Dieu manifesta à Moïse sur le Sinaï sa nature intime comme le Dieu de l’Alliance avec son peuple choisi.
Le génie scientifique et architectural d’un saint Thomas découvrira dans ce texte privilégié « la Vérité Sublime » (Contra Gentes) dont il fera la clef de voûte de sa Somme Théologique : « Je suis l’existence même ». Toute la synthèse thomiste s’ordonne autour de cette vérité fondamentale. Si Dieu parle à une femme, s’il lui révèle le secret de Son Être, c’est pour la fonder dans la connaissance de son néant comme point de départ de son ascension spirituelle. Le Seigneur n’avait-il pas énoncé cette même vérité fondamentale à Sainte Catherine de Sienne… ? au début de ses visions divines, c’est-à-dire lorsque Notre-Seigneur commençait à se manifester à la sainte, il lui apparut un jour pendant qu’elle était en oraison et lui dit : “Sais-tu, ma fille, qui tu es, qui Je Suis ? Si tu as cette double connaissance, tu seras heureuse. Tu es celle qui n’est pas : Je Suis Celui qui Suis. Si tu gardes en ton âme cette vérité, l’ennemi ne pourra jamais te tromper, tu échapperas à tous ses pièges ; tu ne consentiras jamais à poser un acte contraire à mes commandements et tu acquerras sans difficulté toute grâce, toute vérité, toute clarté” (« Vida » par le B. Raymond de Capoue, C. 10).
Dieu s’adresse de la même manière à la grande mystique mexicaine, qui le relate dans son Journal, profondément impressionnée par la révélation de cette vérité suprême.
« Moi, Je SUIS toujours ; cette parole “suis” renferme les éternités. Pour Moi il n’existe ni avant ni après, ni passé ni futur. Je ne puis dire “J’ai été” ou “Je serai”, mais toujours “Je suis”.
« — Pourquoi me dis-Tu cela, Seigneur, si je ne le comprends pas ?
« — Avant la création, dans le fond éternel sans principe, Je suis ; après la création et dans le fond éternel sans fin, Je suis ; et maintenant et toujours Je suis, et Je suis par Moi-même et rien ne M’a été donné, car Je suis le donateur de tout et Je porte en mon Être toutes les perfections et tous les attributs que Je produis Moi-même de ma propre essence, et Je suis heureux car Je suis éternel, Me complaisant éternellement en Moi-même : Vérité éternelle, Père, Fils et Saint-Esprit, unité conjointe. Vérité : les trois Personnes en une seule substance, éternelle Vérité. Voilà ton Dieu trois fois Saint, Saint, Saint !
« En vérité je suis étourdie, ma pensée se perd, ma raison s’en va, et quand je ressens ces hauteurs, je m’humilie seulement jusqu’à l’abîme sans fond de mon néant, je ferme les yeux, je crois et j’adore. Je crois qu’il n’existe pas de plus grandes leçons d’humilité que celles-ci. Comment se croire grand, misérable atome, devant une telle grandeur ? comment se croire bon devant cette bonté sans limites ? comment se croire parfait devant une telle lumière de perfections infinies ? comment se croire pur devant cette éternelle Vérité ? Oh, comme nous sommes fous, nous du monde, quand nous nous croyons quelque chose, ou quand nous nous croyons capables de la moindre chose ! Pour moi, en vérité, après avoir senti Dieu et entrevu cette toute petite partie de ce qu’Il est, je ne puis que presser mon front et mon cœur dans la poussière et ne plus jamais m’en relever ! » (Diario T. 7, p. 253-254, agosto 8, 1896).
Trinité et Incarnation
La Très Sainte Trinité se révèle aussi à elle, mais par le chemin de l’Incarnation. Il en est toujours ainsi chez les mystiques : par l’humanité du Christ ils vont vers les splendeurs de la Trinité.
« Le Seigneur porta ensuite ma pensée sur le point de l’Incarnation du Verbe et me fit comprendre des choses très profondes en rapport, bien entendu, avec la Très Sainte Trinité, dont Il est la seconde Personne. »
« Le Père, me dit-Il, depuis toute l’éternité a produit de Lui-même, de sa propre substance et de sa propre essence le Verbe, également de toute éternité, car au commencement déjà le Verbe était Dieu, et le Père était Dieu, étant deux Personnes en une même substance divine. Mais jamais, pas un instant, ces Personnes, Père et Fils, ne furent séparées ; et, bien que produit par le Père et le Fils, le Saint-Esprit était lui aussi reflet, substance et essence du Père et du Fils, et également Personne. Le Saint-Esprit est le reflet divin de la divinité même, c’est le reflet de l’Amour dans l’Amour même, le reflet de la lumière dans la Lumière même, le reflet de la Vie dans la Vie même, et ainsi de toutes les perfections infinies dans l’éternelle perfection. »
« Cette communication de la même substance, de la même essence, de la même vie et perfection — qui forment et sont une seule essence, substance, vie et perfection — constitue la félicité éternelle de Dieu Lui-même et les complaisances sans terme de l’auguste Trinité. »
« Oh, comme Dieu est grand, comme Dieu est grand, et quels arcanes inintelligibles pour l’homme et même pour l’ange Il renferme en Lui-même ! Je me contemple devant cette grandeur dans l’ultime expression de l’atome ; mais en sentant mon âme infinie, recevant un petit reflet de cette même grandeur, elle s’élargit joyeuse en voyant la félicité, l’éternité, l’incompréhensibilité de l’immensité de son Dieu. »
« Et le Verbe est-il là ? me dis-je émue ; et de ce trône Il descendra jusqu’au vil atome de la terre. Ô mon Dieu éternel, comment accepter une telle condescendance ? »
« Jésus poursuivit : Le Verbe, qui est la seconde Personne de la Très Sainte Trinité, descendit dans le sein très pur de Marie et, par l’œuvre du Saint-Esprit qui est Celui qui féconde, comme Je te l’ai dit déjà d’autres fois, prit chair et se fit homme — très profonde humiliation que seul l’amour divin pouvait réaliser ! Le Verbe se revêtit de la nature humaine, bien que ce Corps reçût aussi une âme, sainte et très pure, qui l’animait ; mais le Verbe se fit homme et descendit sur la terre, demeurant comme Personne divine dans l’humanité du Rédempteur. »
« Je comprenais des choses si profondes en ce mystère sublimissime qu’elles sont seulement pour mon âme et que je ne puis expliquer, car je ne trouve pas de mots. »
« — Dis-moi, Jésus, comment alors (pensant à la très sainte Incarnation), me demandai-je, comment cela s’est-il fait ? Veux-Tu me l’expliquer ? »
« En Dieu, daigna me répondre le Seigneur, bien qu’il y ait trois Personnes distinctes, il y a une seule volonté, une même substance, un même pouvoir. C’est par cette volonté et cette omnipotence que s’opéra ce mystère de l’Incarnation du Verbe, le Saint-Esprit — c’est-à-dire l’Esprit du Père et du Fils — étant Celui qui le produisit, la troisième Personne étant le lien de lumière et d’amour entre le Père et le Verbe, et la source divine de toute fécondation. C’est pourquoi, alors qu’Il était dans le Jourdain et qu’apparaissait à la vue humaine une Colombe, laquelle représentait le Saint-Esprit, on entendit la voix du Père qui dit : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui J’ai mis ma complaisance” » (T. 9, p. 67-71, 25 febrero, 1897).
La Génération Éternelle du Verbe
« Une nuit, le Seigneur m’appela à l’oraison, élevant mon âme à ces hauteurs de la divinité qui me font peur à cause de ma grande misère. Je résistai cette nuit-là autant que je pus, et il me resta dans l’âme comme châtiment une froideur glaciale. Le jour suivant, dès que je communiai, je sentis de nouveau l’impulsion divine et je résistai de nouveau autant que je pus ; mais ne pouvant entrer en aucune méditation, j’ouvris enfin ma poitrine et me laissai porter à la volonté de Dieu. À peine fis-je cela que je me vis submergée dans un abîme de lumière, de clarté inexplicable et qui ravit tout sens, l’âme restant suspendue en un point fixe : ce point était Dieu, Dieu, abîme de pureté et d’infinies splendeurs. »
« Là je vis — je dis “je vis” pour m’expliquer d’une certaine manière — là je vis, je sentis ce qui ne m’était pas venu à l’esprit : la Génération éternelle ! Je ne savais pas que Dieu eût une génération, c’est-à-dire que je n’y avais pas pensé. Génération éternelle, Génération divine — oh, si je pouvais expliquer ce que je ressens à ces paroles, ce qu’elles rappellent à ma mémoire et à mon cœur !
« L’impression de ce que je vis ou compris sur cette Génération divine fut si vive que je tremble encore et me refroidis, et je deviens pour ainsi dire muette en m’en souvenant.
« Je vis un grand foyer de lumière très vive et très pure, de cette lumière incréée, comme se déversant en rayons ardents de clarté divine : tout cela était divin, c’était la Divinité même là-bas dans son éternité sans principe. Ainsi, mon âme comme transportée en ce lieu, je vis que ce torrent de lumière, de feu, de vie, revenait à un point, à un disque, au foyer même d’où il partait, comme s’y reflétant — je ne sais comment dire — mais dans ce reflet de la lumière, du feu, de la vie, de la Divinité même, je compris comment se produisit le Verbe, ce Verbe qui au commencement était déjà !
« Je sais très bien qu’aucune de ces trois Personnes divines n’est avant l’autre, mais je ne parviens pas à expliquer ce que je vis et de quelle manière.
« Lorsque le Verbe fut produit avec toutes les perfections du Père, demeurant deux Personnes divines, mais avec une seule substance, une même volonté, un seul pouvoir, une seule beauté, une seule lumière et une seule vie, en ce même instant se noua entre ces deux Personnes divines une complaisance, une félicité et une union d’amour — une union qui produisit la troisième Personne divine, le Saint-Esprit.
« Cette union, cette communication, ce lien — je sentis que, tout en produisant le Saint-Esprit, c’est Lui-même qui la perpétue. Elle est comme indispensable entre le Père et le Fils, comme si sans Lui ils ne pouvaient être. C’est là une unité si belle, si parfaite et si pure que sur la terre on ne peut la comprendre, ni même entièrement au ciel, sinon Dieu Lui-même. Cette unité divine fait la félicité des saints, la pureté des anges, le feu ardent des chérubins embrasés. Oh ! et ce Dieu en trois Personnes distinctes, mais avec un seul cœur — dirai-je — avec une seule tendresse, avec un éternel amour, infini, ce Dieu immense est Celui qui est enfermé dans le plus petit point d’une hostie consacrée !
« Ô Trinité ! Ô Trinité bienheureuse ! Lumière de lumière où il n’y a pas la moindre ombre, rends-moi pure comme le cristal pour que me traversent ces rayons de la Divinité. Ô Génération éternelle ! Ô Père, Fils et Saint-Esprit ! je me réjouis dans le secret sublime de Ta félicité incompréhensible. Je T’aime tant, tant, que s’il m’était donné d’augmenter d’un atome Ta béatitude, fût-ce au prix de ma vie, de ma condamnation (si en elle je ne T’offensais pas), je le ferais. Je ne sais pas, je ne sais pas ce que je ressens en entrevoyant ce foyer de félicité dans lequel vit la Vie même.
« Je vois les trois Personnes divines avec une mission distincte mais avec un même centre, un seul amour, une même substance, une même béatitude et des perfections infinies » (Diario T. 9. pp. 366-371, 17 julio, 1897).
Devant de telles élévations dogmatiques, un jour à Rome, je me sentis poussé à dire à Son Éminence le Cardinal de Mexico, qui connut personnellement la Servante de Dieu : « Ceci n’est pas d’une femme, mais d’une inspirée de Dieu ». Il en convint pleinement.