Retraite faite a Nazareth du 5 au 15 novembre 1897
Charles de Foucauld habitait alors dans une cabane en planches, sorte de guérite couverte en tuiles, adossée au mur de clôture des Clarisses, et où l’on serrait, naguère, les outils de jardinage. Pendant sa retraite, Charles de Foucauld méditait, soit dans cette cellule, soit dans la chapelle du Couvent, devant le Saint-Sacrement exposé. De là des allusions, tantôt au silence de la campagne, tantôt à la présence de Notre-Seigneur dans l’Hostie.
OBJET DE LA RETRAITE
Mon Seigneur et mon Dieu, qui êtes ici présent, qui êtes en moi et autour de moi, je Vous adore de toute mon âme ; merci de Vos bienfaits infinis, pardon de mes infidélités sans nombre, secourez-moi, afin que je Vous console le plus possible pendant tous les instants de ma vie…
Tâcher de mieux connaître Votre volonté sur moi pour mieux la faire (et mieux procurer Votre bien), voilà le double but de cette petite retraite… Bénissez-la, mon Dieu, je la fais en vue de Vous seul, non pour moi, mais pour Vous ; non pour les autres, mais pour Vous… Je dois m’aimer et aimer les autres, mais en vue de Vous : c’est le secondaire, Vous êtes le principal, mon Dieu et mon Tout, Vous qui seul avez l’être… Faites, ô mon Dieu, que je la fasse le mieux possible, en Vous, par Vous et pour Vous, et qu’elle me serve à Vous connaître, Vous aimer ; connaître Votre volonté, la faire ; tout cela pour consoler le plus possible Votre Cœur, ce qui est la seule chose que je désire. Amen, amen.
DIEU. SES PERFECTIONS, SA PRÉSENCE
Mon Dieu, que Vous êtes bon ! Ce matin, j’étais dans cette chère petite cellule où il fait si doux passer à Vos pieds les heures silencieuses de la nuit, être en tête-à-tête avec Vous pendant que tout dort sur la terre, seul à Vous adorer, à me tenir à Vos genoux, vous disant que je Vous aime pendant que tout est enseveli dans l’obscurité, le silence et le sommeil !… Mais, maintenant, c’est la grâce des grâces… Je suis devant le Saint-Sacrement, et le Saint-Sacrement exposé !… Quelle félicité ! que je suis près de Vous, contre Vous, ô mon Dieu ! Faites que j’y sois comme je le dois, donnez-moi les pensées, les paroles que je dois avoir, en Vous, par Vous et pour Vous !…
Merci, mon Dieu, de commencer cette retraite un jour d’exposition du Saint Sacrement ! Vous voulez donc ne pas laisser une seule grâce sans me la faire ? Merci, merci ! ô mon Dieu, merci de vos grâces, merci parce qu’elles sont très douces, merci parce que je sens le besoin que j’en ai, et combien ma misère, ma lâcheté, ma tiédeur exceptionnelles ont besoin d’un secours exceptionnel… Vous proportionnez Vos secours, non aux mérites, mais aux besoins, bien heureusement : Vous êtes « venu pour les malades, non pour les sains », comme je le sens bien !… Comme en me sentant aimé, pressé sur Votre Cœur, mon Bien-Aimé Jésus, mon Dieu, mon Maître, Vous qui me permettez de Vous appeler mon Divin Époux, je sens le besoin que j’ai de Vos tendresses, de Vos caresses, à cause de ma faiblesse infinie !
Vous voulez que, dans cette retraite, je considère d’abord Vous, Vous Dieu et Vous Jésus, Dieu et Homme… puis, que je considère ce que Vous voulez de moi, c’est-à-dire mon devoir, c’est-à-dire ma vie, moi, puisque toute ma vie, tout moi ne doit être que l’accomplissement de mes devoirs, de Votre volonté… Faites qu’il en soit ainsi, qu’il n’y ait plus jamais de différence entre moi et l’accomplissement de Votre volonté. O mon Dieu, puissent toujours ces deux termes être identiques, en Vous, par Vous, pour Vous ! Amen.
Considérer Dieu… moi, ver de terre, porter mes yeux sur Vous, l’Infini ! Comment cela est-il possible ! Et, pourtant, cela est possible, Vous nous l’enseignez, et même c’est un devoir… Des seules choses naturelles, nous pouvons et devons nous élever à Vous : montant de la beauté matérielle à la beauté d’une belle âme, des choses spirituelles, montant de degré en degré dans l’échelle des êtres, nous devons venir à l’idée de l’Esprit parfait, ajoutant des perfections, retranchant des imperfections, étendant la beauté des perfections jusqu’à l’excellence qui surpasse tout, nous devons arriver à l’idée de Vous, mon Père…
Mon Créateur, mon Père, mon Bien-Aimé, Vous qui êtes là, à trois mètres de moi, sous l’apparence de cette Hostie, Vous êtes la Beauté suprême ; toute beauté créée, beauté de la nature, du ciel au coucher du soleil, de la mer unie comme une glace sous un ciel bleu, des forêts sombres, des jardins fleuris, des montagnes, des grands horizons des déserts, des neiges et des glaciers, beauté d’une belle âme se reflétant sur un beau visage, beauté d’une belle action, d’une belle vie, d’une grande âme, toutes ces beautés ne sont que le plus pâle reflet de la Vôtre, mon Dieu. Tout ce qui a charmé mes yeux en ce monde, n’est que le plus pauvre, le plus humble reflet de votre Beauté infinie !…
O mon Dieu, faites-moi cette grâce de ne voir que Vous, que Vous dans les créatures ; de ne jamais m’arrêter à elles, de ne jamais voir la beauté matérielle ou spirituelle qui est en elles, comme quelque chose d’elles, mais seulement comme quelque chose de Vous. Faites-moi percer les voiles, ne jamais rester à ce pauvre composé de néant et d’être si ruineux, si défaillant, si rien, mais en tout l’être que je vois en une créature, passer aussitôt au-dessus des apparences, et voir, au delà du pauvre composé, l’être par essence, à qui l’être appartient tout entier et qui en a jeté une parcelle sur cette créature qui nous plaît. Si cette parcelle nous semble si belle, combien est beau l’Être parfait qui l’a jetée comme une aumône, comme un sou donné à un pauvre ! Mon Dieu, faites-moi cette grâce que Vous fîtes à Sainte Thérèse, de ne plus jamais attribuer aux créatures les biens matériels ou spirituels qui sont en elles, de ne jamais m’y arrêter, car ils ne viennent pas d’elles, mais de l’Être Souverain… M’y arrêter serait une indélicatesse, une ingratitude, un abus de confiance, car Dieu ne donne cette beauté aux créatures et ne porte mon âme à en être ravie, que pour Se laisser entrevoir par moi, pour m’attirer à Lui, pour exciter ma reconnaissance pour Sa bonté, mon amour pour Sa beauté, et me faire monter jusqu’à Son trône, et y établir la vie de mon âme dans l’adoration, la contemplation émerveillée, la gratitude… Avoir toute ma conversation dans les cieux, puisque la vue de la terre ne fait que me laisser deviner Vos beautés et Vos tendresses…
… Et il n’est pas loin de moi, cet Être parfait, cet Être qui est tout l’Être, qui est seul l’Être véritable, qui est toute beauté, bonté, amour, sagesse, science, intelligence. Les créatures en qui j’admire quelques reflets de ses perfections, sur lesquelles tombe un petit rayon de ce soleil infini, sont hors de moi, distantes de moi, séparées de moi, mais Vous, mon Dieu, Vous la Perfection, la Beauté, la Vérité, l’Amour infini et essentiel, Vous êtes en moi, Vous êtes autour de moi… Vous me remplissez tout entier…, il n’est aucune parcelle de mon corps que Vous ne remplissiez, et, autour de moi, Vous me touchez de plus près que l’air où je me meus… Que je suis heureux ! quelle félicité ! être uni à ce point à la Perfection même ; vivre en Elle, La posséder vivante en moi !… Mon Dieu qui êtes en moi et en qui je suis, faites-moi comprendre ma félicité, et faites-moi comprendre mes devoirs !…
Mon Dieu, daignez me donner ce sentiment continuel de Votre présence, de Votre présence en moi et autour de moi… et, en même temps, cet amour craintif qu’on éprouve en présence de ce qu’on aime passionnément, et qui fait qu’on se tient devant la personne aimée, sans pouvoir détacher d’elle les yeux, avec un grand désir et une pleine volonté de faire tout ce qui lui plaît, tout ce qui est bon pour elle et une grande crainte de faire, dire ou penser quelque chose qui lui déplaise ou lui fasse du mal… En Vous, par Vous et pour Vous. Amen.
PENSÉES DE DIEU
Je dois tâcher de vous connaître, mon Dieu, afin de mieux Vous aimer ; plus je Vous connaîtrai, plus je Vous aimerai, parce que tout en Vous est parfait, admirable, aimable : Vous connaître un peu plus, c’est voir beauté plus étincelante, plus transparente, c’est être plus ravi d’amour… Vous êtes pensées, paroles et action, mon Dieu. — Vous Vous réfléchissez sans cesse Vous-même dans Votre propre esprit… Vos pensées ne varient pas… Vous Vous voyez toujours Vous-même, Vos perfections, et, en Vous, Vos œuvres, Vos œuvres présentes et à venir et toutes Vos œuvres possibles, dans tous les siècles et tous les temps. Vous Vous voyez, car Vous êtes Intelligence… Vous Vous aimez, car Vous êtes Volonté… Vous Vous aimez infiniment, et cela nécessairement, car Vous êtes juste, et étant juste, Vous aimez infiniment l’Être infiniment aimable, infiniment parfait, Vous-même…
Mon Dieu qui êtes en moi, autour de moi, mon Seigneur Jésus, mon Dieu qui êtes si près de moi dans cette Hostie exposée, voilà donc ce que sont Vos pensées : un regard et un amour… Un regard sur Vous-même, sur Vous seul : et de ce regard sur Vous seul, Vous voyez toutes Vos œuvres. Un amour souverain, infini, pour Vous-même, amour nécessaire et qui ne peut pas ne pas être, parce qu’Il est la conséquence de Votre justice infinie ; et, dans cet amour, Vous aimez Vos œuvres, d’une part à cause de Vous, parce qu’elles viennent de Vous, sont les œuvres de l’Être infiniment aimable et aimé ; de l’autre, à cause de la beauté qui est en elles, de la parcelle d’être, du reflet de beauté divine que Vous avez jeté en chacune d’elles et qui est quelque chose de bon et d’aimable ; d’autre part, enfin, par pure bonté, quoniam bonus, parce que Vous êtes bon et qu’il Vous est naturel d’aimer…