CHAPITRE LVI
Dernier séjour à Béthanie, pendant lequel Jésus enseigne chaque jour au Temple.
A Béthanie, on avait amené à Jésus beaucoup de malades, et, pendant qu’il enseignait dans la synagogue, on avait dressé, depuis là jusqu’à la maison de Simon, une double rangée de tentes, sous lesquelles les malades étaient couchés : on n’y voyait que des hommes. Lorsque je considère avec quelle gravité et quel calme Jésus opère ses guérisons, je m’afflige en pensant à la légèreté et à la dissipation qui souvent empêchent les ecclésiastiques de guérir les maux de l’âme. Jésus passa devant plusieurs malades sans s’arrêter ; il donna des avis à d’autres sans les guérir, disant qu’ils devaient se corriger auparavant. Il était suivi le plus souvent par trois disciples ; deux se tenaient à ses côtés, un peu en arrière, et le troisième tout à fait derrière lui. Ils étaient comme ses acolytes. Il n’y avait pas de presse autour du Seigneur ; mais la multitude le suivait à quelque distance. Beaucoup de personnes qu’il avait guéries se prosternèrent la face contre terre devant lui ; ses compagnons les relevèrent et les emmenèrent. Lorsque Jésus revint à la synagogue, il enseigna, et fit placer tout près de lui les malades à qui il avait rendu la santé.
Trois disciples secrets vinrent de Jérusalem trouver le Sauveur, auquel ils demandèrent pourquoi il les avait si longtemps abandonnés, et avait fait ailleurs tant de choses, dont ils n’avaient rien su. Je me souviens encore en partie de la réponse qu’il leur donna : il était question de tapis et d’autres objets précieux ; si l’on ne s’en sert pas durant un certain temps, et qu’ensuite on veuille en reprendre l’usage, alors ils nous semblent tout nouveaux et plus riches ; il ajouta que si l’on sème toute sa semence à la fois dans un même champ, la grêle peut tout détruire en un seul coup, mais que si l’enseignement et la grâce sont disséminés en différents lieux, il est plus difficile de les anéantir.
Ces trois disciples apportaient au Seigneur une mauvaise nouvelle : ils lui dirent que les princes des prêtres et les pharisiens avaient résolu d’aposter des espions dans les endroits voisins de Jérusalem, pour se saisir de lui quand il s’y rendrait. Alors Jésus, ne prenant avec lui que les deux nouveaux disciples, Selam de Cédar, et Sylvain du pays de Sichar, marcha toute la nuit, et se rendit à la maison de campagne de Lazare, située près d’une forteresse, et que celui-ci habitait dans ce moment.
Quelques jours après, le Seigneur, de retour à Béthanie, alla au Temple ; sa mère l’accompagna à quelque distance. Il la prépara à sa Passion, et lui dit que le moment approchait où allait s’accomplir pour elle la prophétie de Siméon, sur le glaive qui devait traverser son âme. Il lui annonça qu’il serait trahi sans miséricorde, maltraité et livré au supplice ainsi qu’un malfaiteur, et qu’elle verrait tout cela de ses propres yeux. Jésus s’entretint longtemps sur ce sujet avec sa mère, qui ne se figurait pas qu’il en pût être ainsi.
On peut dire que la passion du Sauveur a déjà commencé : car, à cause de la perversité des hommes, son âme est en proie à d’affreux déchirements.
Je vis Jésus enseigner dans le Temple ; les pharisiens furent tellement irrités, qu’ils sortirent et fermèrent les portes, pour qu’il n’y entrât plus personne. Le Seigneur parla bien avant dans la nuit ; ses paroles furent très simples. Il faisait peu de gestes, mais il se tournait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Il dit entre autres choses qu’il était venu pour trois sortes de personnes, et je le vis montrer du doigt trois faces du temple et trois points de l’horizon, où, selon lui, tout était compris. Il avait déjà dit aux disciples, devant le temple, qu’ils devaient le chercher lorsqu’il les aurait quittés à midi. Pierre, qui parlait toujours si hardiment, lui demanda ce qu’il entendait par ces mots, et Jésus lui répondit qu’à midi le soleil est au-dessus de nos têtes, et qu’il n’y a pas d’ombre ; que le matin et le soir, il y a un mélange d’ombre et de lumière, et qu’à minuit ce ne sont plus que ténèbres ; ils devaient donc le chercher à midi, et ils le trouveraient en eux-mêmes, s’il n’y avait pas d’ombre en leur cœur.
Cependant, les Juifs devenaient toujours plus audacieux. Ils fermèrent un jour la chaire et la grille qui l’entourait. Mais, le Seigneur, étant entré avec ses disciples, mit la main à la grille, qui s’ouvrit d’elle-même, ainsi que la chaire. Comme ses partisans secrets et les disciples de Jean se trouvaient en grand nombre auprès de lui, il parla de ce dernier et leur demanda ce qu’ils pensaient du précurseur et de lui-même. Il voulait, je crois, qu’ils se déclarassent publiquement ; mais ils craignaient de se prononcer. Il leur raconta ensuite une parabole touchant un homme qui ordonna à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. L’un d’eux ne le voulut point ; il se repentit bientôt, et fit ce que voulait son père. L’autre, au contraire, promit d’y aller ; mais il n’en fit rien. Jésus enseigna longtemps sur ce sujet.
Un autre jour, le Seigneur alla de Béthanie au temple de Jérusalem. Il rencontra sur son chemin un aveugle qui lui demanda instamment sa guérison ; mais il passa outre ; les disciples en parurent mécontents, et Jésus expliqua dans le Temple pourquoi il avait agi de la sorte. Il dit que cet homme était plus aveugle encore des yeux de l’âme que de ceux du corps. Ensuite il parla en termes très sévères : il y avait là, disait-il, beaucoup de gens qui ne croyaient point en lui, qui ne s’empressaient à sa suite qu’à cause de ses miracles, et qui l’abandonneraient à l’heure de l’épreuve. Ils ressemblaient à ceux qui l’avaient suivi d’abord, après qu’il leur eut donné une nourriture terrestre, mais qui s’étaient bientôt dispersés. Du reste, ceux dont il parlait n’avaient rien de mieux à faire qu’à se retirer. Je vis, pendant qu’il tenait ce discours, un grand nombre de personnes s’en aller : il n’en resta qu’une centaine autour de lui. Je vis aussi qu’en revenant à Béthanie, Jésus pleura sur ces défections.
Jésus allait tous les jours au Temple avec ses disciples. Un jour qu’il s’y rendait, vers le soir, suivi de six apôtres et disciples, il rangea lui-même et mit en ordre tous les sièges des salles qui se trouvaient sur son passage. Comme les disciples s’étonnaient qu’il mît la main à ce travail, il enseigna sur ce sujet. Il finit par dire qu’il les quitterait bientôt.
Une autre fois, il fit un très long discours, où il parla des fausses vertus, d’une charité qui n’est qu’amour-propre, d’une humilité qui n’est qu’orgueil. Il expliqua comment le mal se glisse en toutes choses avec tant de subtilité. Il dit que plusieurs se figuraient qu’un royaume terrestre lui était réservé, et qu’ils espéraient eux-mêmes jouir de certaines faveurs auprès de lui, sans avoir à souffrir ; que même la pieuse mère des enfants de Zébédée lui avait demandé un rang distingué pour ses fils. Il ajouta qu’on ne devait pas amasser des trésors périssables ; puis il traita de l’avarice, et j’eus le sentiment qu’en cela il faisait allusion à Judas. Il parla encore de la mortification, du jeûne et de la prière, ainsi que de l’hypocrisie qui pouvait s’y mêler, et rappela à cette occasion la colère des pharisiens lorsque, l’année d’auparavant, ses disciples avaient cueilli des épis. Puis il loua la conduite que ces derniers avaient tenue durant son absence ; il fit aussi mention de ceux qui l’avaient accompagné, et loua leur discrétion et leur docilité. Il parla de la paix dont il avait joui pendant son voyage, et s’exprima à cet égard de la façon la plus touchante. Ensuite il annonça que sa fin était prochaine, mais qu’il voulait auparavant faire une entrée solennelle à Jérusalem.
Il s’entretint de Marie, sa mère selon la chair, et de ce qu’elle aurait à souffrir, ainsi que de sa propre mission, qui allait trouver son accomplissement dans sa passion, et de la cruauté impitoyable avec laquelle il serait maltraité ; mais il devait souffrir et souffrir infiniment, pour expier les péchés du monde entier. Il dit quelque chose de la profonde corruption des hommes, et de tout ce qu’ils devaient à la justice de Dieu, et ajouta que personne ne pouvait sans sa passion être justifié. Lorsqu’il parla de ses souffrances et de sa mort expiatoire, les Juifs se mirent à crier, à rire et à se moquer de lui. Ils murmurèrent en lui lançant des regards furieux ; quelques-uns sortirent et parlèrent à des gens de la populace qui étaient venus là pour l’espionner. Il semblait qu’il y eût un complot formé d’avance pour se saisir de lui. Mais le Seigneur dit aux siens de ne pas s’inquiéter, que son heure n’était point encore venue, et que tout cela d’ailleurs faisait partie de sa passion.
Il fit encore allusion dans son discours, quoique sans le nommer, au cénacle où les apôtres devaient demeurer ensemble, et où plus tard ils reçurent le Saint-Esprit. Il parla d’une assemblée et d’une nourriture qui devait les fortifier et les rafraîchir, et dans laquelle il serait avec eux jusqu’à la consommation des siècles. Il justifia, devant les disciples déclarés, ceux qui restaient secrets, de ce qu’ils ne se montraient pas, disant qu’ils faisaient bien, puisqu’ils avaient une mission particulière.
Il parla en particulier aux apôtres de beaucoup de choses qui devaient arriver, après qu’il serait retourné à son Père. Il dit à Pierre qu’il aurait beaucoup à souffrir ; mais qu’il devait être sans crainte, et gouverner toujours avec fidélité l’Église, destinée à prendre un merveilleux accroissement. En outre, il devait pendant trois ans rester à la tête de l’Église de Jérusalem avec Jean et Jacques le Mineur. Il leur parla, mais sans prononcer le nom d’Étienne, d’un jeune homme qui verserait le premier son sang pour lui ; et aussi, sans nommer Paul, de la conversion du persécuteur, ajoutant que celui-ci ferait plus à lui seul que beaucoup d’autres. Les disciples avaient peine à comprendre tout cela.
Jésus annonça les persécutions qu’auraient à subir Lazare et les saintes femmes, et dit aux apôtres où ils devaient rester durant les six mois qui suivraient sa mort : Pierre, Jean et Jacques le Mineur à Jérusalem ; André et Zachée dans le pays de Galaad ; Philippe et Barthélemy à Gessur, sur les confins de la Syrie ; Jacques le Majeur au nord de Capharnaüm, sur la frontière des pays païens ; Thomas et Matthieu demeureraient à Éphèse, afin de préparer cette contrée, où devaient habiter plus tard la Mère de Jésus et beaucoup de personnes qui croyaient en lui. Ils furent fort étonnés d’apprendre que Marie devait rester dans ce pays. Pour Thaddée et Simon, ils iraient demeurer à Samarie ; c’était une ville où l’on n’allait pas volontiers ; tous eussent préféré les contrées tout à fait païennes.
Le Seigneur annonça aussi qu’ils se réuniraient tous à Jérusalem deux fois encore, avant d’aller prêcher l’Évangile aux gentils. Il fit mention d’un homme demeurant entre Samarie et Jéricho, qui ferait beaucoup de prodiges, mais par la puissance du démon. Il ajouta que, quand cet homme voudrait se convertir, ils ne devraient pas le repousser, car il fallait que le démon lui-même contribuât à sa gloire La sœur pensait plus tard qu'il s'agissait de Simon le Magicien. . C’est seulement à ses disciples les plus intimes que Jésus dit toutes ces choses, qui avaient rapport à l’avenir de l’Église.
Quand ils ne le comprenaient pas, ils l’interrogeaient comme on interroge un maître qui est en même temps un ami, et Jésus leur donnait toutes les explications nécessaires. Tout cela se fit de la manière la plus simple. J’ai oublié beaucoup des paroles du Seigneur à cette occasion.
Lorsque Jésus quitta le Temple après son instruction, les pharisiens, qui s’en étaient fort scandalisés, le guettèrent à sa sortie et voulurent le lapider ; mais il leur échappa, je ne sais plus comment. Après cela, il se tint caché pendant trois jours, et n’enseigna pas dans le Temple. Il voulait que les apôtres et les disciples méditassent sur toutes ses paroles. Les apôtres lui firent plusieurs questions touchant ce qu’il avait dit le jour du sabbat ; il leur donna les explications qu’ils désiraient, et leur commanda de mettre par écrit ce qu’il avait annoncé touchant l’avenir de l’Église. C’est ce que fit Nathanaël, le fiancé de Cana, qui écrivait fort bien. Je m’étonnai qu’un simple disciple et non saint Jean fût choisi pour une aussi belle tâche.