CHAPITRE VI
Première persécution. — Martyre de saint Étienne.
J’ai vu un mouvement tumultueux à Jérusalem. Étienne a parlé avec beaucoup de véhémence, dans une salle qui est devant le Temple et ils se sont saisis de lui. Toutefois il n’est pas renfermé dans le Temple, mais dans une chambre des bâtiments qui en dépendent. Ce méchant homme de Samarie qui a apostasié (Simon le magicien) est dans la ville, et de concert avec Saul, il excite tout le monde contre la communauté. Les chrétiens sont dans une grande anxiété. La plupart des apôtres sont fort loin et on les a fait prier de revenir. Les Juifs démolissent les maisons des chrétiens, même dans les endroits qu’eux-mêmes leur ont assignés. Ce qui a donné lieu à la persécution, c’est que Pierre, allant de Joppé à Samarie, a baptisé sur son chemin plusieurs personnes, notamment un homme à propos duquel il y a eu beaucoup de bruit à Jérusalem. Étienne, à cette occasion, fit un plaidoyer si véhément qu’on le jeta en prison. Je vis à Jérusalem Saul se donner beaucoup de mouvement et le sanhédrin envoyer aux colonies chrétiennes deux délégués chargés d’exiger d’eux quelque chose de très pénible. Les apôtres revinrent de leurs voyages. Bientôt Étienne fut mandé à comparaître devant les Juifs. J’eus la vision de son martyre. Je vis qu’il resta comme insensible au supplice de la lapidation, ne pensant qu’à prier pour ses bourreaux et à regarder dans le ciel entr’ouvert au-dessus de sa tête. Il fut lapidé devant une porte qui est située au nord de Jérusalem, près d’un grand chemin. Il y avait là une sorte de place circulaire, et au milieu une pierre sur laquelle le saint jeune homme s’agenouilla et pria les mains levées au ciel. Il était revêtu d’une longue robe blanche attachée avec une ceinture, et d’une sorte de scapulaire relié par une double bande transversale, et qui tombait sur le dos et la poitrine.
La lapidation se fit suivant un certain ordre, et ceux qui s’en étaient chargés avaient chacun un tas de pierres auprès d’eux. Je remarquai en particulier Saul, qui était un homme d’une rigidité et d’un zèle extraordinaire. Il avait tout disposé pour le supplice, et c’était à ses pieds que les bourreaux avaient déposé leurs vêtements.
Étienne priait, les mains levées au ciel, impassible au milieu des coups de pierres ; on eût dit qu’il ne les sentait pas ; il ne tremblait et ne vacillait même point. Il semblait ravi en extase ; il voyait les cieux ouverts, et Jésus, ayant Marie sa mère auprès de lui. Enfin une pierre l’atteignit à la tête, et il tomba mort. C’était un grand et beau jeune homme, aux cheveux bruns et lisses. Malgré l’empressement qu’il avait mis à faire lapider Étienne, Saul ne faisait point horreur comme les autres meurtriers, qui pour la plupart n’étaient que des hypocrites envieux. Quant à lui, il agissait poussé par un zèle aveugle mais sincère pour le judaïsme : c’est pourquoi Dieu daigna plus tard l’éclairer.
Étienne fut lapidé, un an environ après le crucifiement de Jésus-Christ. Sa mort ne fut pas suivie d’une persécution en règle contre les apôtres. Seulement, la plupart des chrétiens qui s’étaient établis dans des cabanes autour de Jérusalem, et qui étaient en partie sous la direction d’Étienne furent chassés de leurs demeures. Il y eut aussi çà et là quelques meurtres isolés. Les Juifs éprouvaient un certain effroi ; de temps en temps il y avait un tumulte populaire, après quoi le calme renaissait. Ce fut vers ce même temps que Saul le persécuteur devint un vase d’élection par la miséricorde divine.
Dans la troisième année qui suivit l’ascension du Christ, je vis l’empereur romain envoyer quelqu’un à Jérusalem pour recueillir les bruits qui circulaient sur la mort et la résurrection de Jésus. L’envoyé emmena avec lui à Rome Nicodème, Séraphia (Véronique) et le disciple Épaphras, parent de Jeanne Chusa. Ce dernier, autrefois attaché au service du Temple, avait vu Jésus ressuscité dans le cénacle et en d’autres lieux.
Je vis Véronique chez l’empereur ; il était malade. Son lit était élevé sur deux gradins ; la chambre, qui était carrée et pas très grande, n’avait point de fenêtres : le jour venait par en haut. Véronique avait emporté avec elle, outre le suaire, un des linceuls de Jésus. L’empereur était alors seul. Véronique déploya devant lui le suaire, et à sa vue il fut guéri. La face de Jésus s’y était imprimée avec son sang. L’empreinte était plus large qu’un portrait, parce que le suaire avait été appliqué autour du visage. Sur l’autre linge, on voyait l’empreinte du corps flagellé du Sauveur. Je ne vis pas l’empereur toucher ces reliques.
Il voulait retenir Véronique à Rome, et lui donner une maison et des esclaves ; mais elle le pria de la laisser retourner à Jérusalem pour mourir au lieu où était mort Jésus. Elle y revint, en effet ; et, lors de la persécution qui jeta Lazare et ses sœurs dans la misère et l’exil, elle prit la fuite avec quelques autres femmes. Elle fut prise et enfermée dans un cachot, où elle mourut de faim pour le nom de Jésus, à qui elle avait si souvent donné la nourriture corporelle. J’ai vu aussi comment, après la mort de Véronique, le voile passa aux saintes femmes, puis à Édesse, où le porta le disciple Thaddée, et enfin à Constantinople.