CHAPITRE XV

Derniers jours du Seigneur sur la terre. — Il prépare les siens à la séparation.

Dans ces derniers jours, je vis Jésus continuellement auprès des apôtres ; ses rapports avec eux étaient tout naturels : il prenait part à leurs repas et priait au milieu d’eux ; il les enseignait et leur rappelait en se promenant tout ce qu’il leur avait dit. Pendant la nuit seulement, il visitait, à leur insu, des lieux éloignés.

Voyez-vous cette troupe de gens dans la prairie ? Ils viennent de Jérusalem et longent le mont des Oliviers pour se rendre à Béthanie. Chose étonnante : ils regardent autour d’eux, ils montrent du doigt quelque chose sur leur gauche, et cependant ils ne voient pas Jésus qui arrive de ce côté. Il y a çà et là dans les jardins des ouvriers occupés à réparer les haies qu’on a rompues le dimanche des Rameaux, afin de livrer passage au grand nombre de personnes qui se rendaient à Jérusalem pour la Pâque. Chose étrange ! les disciples vont de côté et d’autre, et ne le voient pas. Il est lumineux et plane au-dessus du sol ; mais voilà que des ouvriers qui travaillent dans le jardin l’aperçoivent ; ils s’agenouillent. Parmi eux se trouve Simon, qui l’a aidé à porter sa croix… Ah ! l’excellent homme !

Le Seigneur passe devant lui… Le bon vieillard ! il ôte son manteau, se prosterne et baise la terre devant les pieds du Sauveur, qui lui fait signe de se taire, et disparaît.

Jésus parcourut avec les apôtres différents chemins dans les environs de Jérusalem, de sorte que beaucoup de Juifs furent témoins de sa résurrection ; mais, à son aspect, ils se cachaient et fermaient leurs maisons. Les disciples et les apôtres eux-mêmes éprouvaient auprès de lui une certaine frayeur : il leur semblait un être immatériel. Il enseigna souvent et adressa aussi quelques reproches aux apôtres. Pendant la nuit, je le vis en divers endroits de Bethléem, répandre ses bénédictions. Dans cette ville, où il avait beaucoup d’ennemis, il apparut à plusieurs incrédules, et particulièrement à des gens qui avaient eu quelques relations avec lui ou avec sa mère. Je le vis encore en beaucoup d’autres lieux. Les personnes à qui il se montra crurent aussitôt à lui ; à la Pentecôte, elles s’unirent aux apôtres et aux disciples.

Jésus rentra dans Béthanie par le côté de l’est. Marie s’y rendit aussi de Jérusalem avec les autres saintes femmes. Ils se rencontrèrent chez Lazare, où se trouvaient déjà Marie et Madeleine. La maison est entourée d’une foule de personnes qui, ayant entendu dire que le Seigneur est près de les quitter, désirent le voir et prendre congé de lui. Lorsqu’il fut dans la maison, on fit entrer les fidèles et fermer les portes. Ils prirent une réfection légère, mais sans s’asseoir. Comme les disciples pleuraient amèrement : « Pourquoi pleurez-vous ainsi, frères bien-aimés La sainte sœur raconta cette vision au pèlerin au moment où elle la voyait ; de là le ton animé de la narration. ? Regardez cette femme, elle ne pleure pas ! » Ainsi parla Notre-Seigneur à ses disciples affligés, en leur montrant sa mère. Oh ! qu’il était touchant de voir des hommes de cet âge pleurer si amèrement !

Comme le Seigneur est bon ! Il sort de la maison pour se montrer à la foule rassemblée dans la cour, où l’on avait dressé pour eux une longue table ; il bénit des petits pains, qu’il leur distribue, puis il leur fait signe de la main de se retirer. Lorsqu’ils se furent éloignés, la sainte Vierge s’approcha modestement du Seigneur pour lui demander quelque chose ; mais il avança la main comme s’il eût voulu l’empêcher de le toucher, et il lui dit qu’il ne pouvait lui accorder sa demande. Elle le remercia humblement, même de son refus, puis elle s’éloigna.

Je vis le Seigneur prendre tout spécialement congé de Lazare. Je le vis bénir du pain qu’il lui donna à manger et qui devint lumineux. Il se rendit ensuite à Jérusalem par un chemin de traverse. Quatre groupes le suivaient à une certaine distance l’un de l’autre ; il n’avait près de lui que les onze apôtres. Les saintes femmes venaient derrière tous les autres. Le Seigneur était tout lumineux et dominait toute la scène. Je ne saurais dire si les disciples le virent ainsi. Ils ne pouvaient se persuader qu’il dût les abandonner. Ils se disaient entre eux : « Bien des fois déjà nous l’avons vu disparaître. »

Voilà qu’il indique du doigt différents points de l’horizon en disant : « Quand tous ces endroits croiront à la suite de votre enseignement, quand des étrangers en chasseront les habitants et que tout ici sera dévasté, ce sera un temps bien triste. » Il dit encore : « Vous ne me comprenez pas maintenant, vous me comprendrez mieux quand ce soir vous aurez soupé avec moi pour la dernière fois. »

Je vis Jésus passer devant de riants jardins, où des Juifs étaient occupés à tailler des haies. A son approche, ces gens se mettaient les mains devant la figure ; ils s’étendaient de tout leur long à terre, ou s’enfuyaient dans les allées, et se cachaient derrière les haies. Je ne sais pas s’ils voyaient ou non le Seigneur, si c’était la peur qui leur faisait prendre la fuite, ou s’ils se prosternaient par suite de leur émotion. Depuis sa résurrection, je vis toujours qu’on fuyait à son approche.

Dans ces derniers jours, les Juifs dévastèrent méchamment autour de Jérusalem tous les lieux signalés par la vie et la passion du Seigneur, et particulièrement vénérés des fidèles. Ainsi, sur le chemin de la croix, aux endroits où il était tombé, ils avaient creusé des fossés à travers la route. Ils avaient clos de haies les jardins et les pelouses où habituellement il se retirait et enseignait. En quelques endroits même, ils avaient creusé des trappes afin d’y faire tomber les fidèles qui viendraient honorer son souvenir ; mais j’ai vu quelques-uns de ces pervers y tomber eux-mêmes. J’ai reconnu à cette occasion que dans tous les temps les ennemis du Christ qui commettent de telles profanations sont ainsi châtiés, et doivent l’être plus terriblement encore au jour du jugement. J’ai vu que ceux qui détruisent les chemins de croix, les croix, les chapelles, les églises, qui abolissent les dévotions, les pratiques pieuses de nos pères, et en général tout ce qui contribue à nous rappeler les scènes particulières de la rédemption, que ce soit des sculptures, des images, des inscriptions, des fondations, des rites, des prières, j’ai vu que tous ceux-là appartiennent à la race pécheresse des ennemis du Christ, dont les efforts tendaient à effacer les traces sanglantes de ses pas, et qu’ils doivent être jugés avec eux. Quant à ceux dont l’aspect touchant de nos crucifix antiques blesse les yeux délicats, et qui les remplacent par des figures d’une beauté païenne, ou qui représentent les saints avec des formes voluptueuses et séduisantes, je les ai vu rangés parmi ceux qui élevèrent sur le Calvaire un temple en l’honneur de Vénus, et qui souillèrent la grotte de la crèche d’une façon plus abominable encore.

J’ai vu des Juifs raser la cime du Calvaire, et jeter de la terre comme on répand des engrais, tant sur les cinq petits tertres gazonnés qui entouraient la croix que sur les sentiers qui y conduisaient. Lorsqu’ils eurent aplani ces tertres, ils aperçurent une pierre blanche avec un trou carré profond d’un mètre, dans lequel la croix avait été enfoncée. Je les ai vus travailler péniblement avec des leviers à enlever cette pierre, mais elle s’enfonça de plus en plus et, ne pouvant la retirer, ils la couvrirent de terre.

Jésus et les onze apôtres prirent divers sentiers aux alentours de la montagne des Oliviers, suivis des autres groupes. Le Seigneur s’arrêtait de temps en temps pour leur expliquer quelque chose. Tous étaient dans l’angoisse : quelques-uns pleuraient, d’autres étaient tout découragés. Un disciple qui avait les cheveux noirs se dit à lui-même : « S’il s’en va, qui donc sera le maître ? et comment s’accomplira la promesse du Messie ? » Pierre et Jean, qui comprenaient mieux ce qui se préparait, montraient plus de calme. Souvent les apôtres adressaient des questions au Seigneur ; alors il faisait halte, et leur donnait des éclaircissements. Cette marche dura jusqu’au soir. Il parla toujours avec beaucoup de solennité, et à plusieurs reprises il disparut ; mais avant qu’ils eussent pu se remettre de leur consternation, ils le revoyaient parmi eux. Il semblait qu’il voulait ainsi les préparer à son prochain départ. Le soleil couchant brillait d’un vif éclat, tandis qu’ils se promenaient encore à travers de belles prairies et des bocages ravissants.

Après le coucher du soleil, ils arrivèrent à la maison où ils devaient souper. Marc, Nicodème et Joseph d’Arimathie vinrent le recevoir devant la porte. Quelques paroles qu’il prononça leur firent espérer de le voir rester avec eux quelque temps encore ; mais Marie savait la vérité. Les autres disciples étant survenus, il entra dans la salle à manger ; plusieurs fidèles s’y étaient rassemblés et l’attendaient. Jésus et les apôtres occupèrent l’un des longs côtés de la table. Ceux-ci étaient couchés sur des sièges placés transversalement ; le Seigneur resta debout, et Jean à côté de lui. Celui-ci était plus serein que les autres : il avait un caractère enfantin ; il s’affligeait facilement, et un moment après il reprenait sa confiance et son calme habituels. Nicodème et Joseph servirent à table, et la sainte Vierge resta vers la porte de la salle.

Le Seigneur bénit le poisson, le pain et les légumes, puis il les fit passer aux convives, qui en reçurent chacun une légère part. Pendant tout le repas, il enseigna de la manière la plus solennelle. Je vis les paroles sortir de sa bouche comme des rayons de lumière, et pénétrer plus ou moins rapidement tel ou tel apôtre, suivant qu’il était plus ou moins affamé de ses enseignements. Ainsi tout ce qui est saint est lumière, et tout ce qui est profane est ténèbres ; l’ardent désir est une espèce de faim, et la satisfaction de ce désir une sorte d’alimentation. Toutes ces choses sont évidentes, et l’on n’est point étonné de les voir. A la fin du repas, le Seigneur bénit une coupe, il en but et la fit circuler ; tous en burent après lui. Ce n’était néanmoins qu’une agape.

Quand les apôtres se furent levés de table, les autres fidèles, qui avaient pris leur repas dans une salle latérale, se réunirent sous les arbres devant le vestibule, et le Seigneur parut au milieu d’eux, les enseigna longuement et les bénit ; après quoi ils s’éloignèrent.

Cependant les saintes femmes étaient arrivées, et s’étaient rendues dans le jardin avec la sainte Vierge ; Jésus alla les trouver, et tendit la main à sa mère. Il leur parla d’un ton très solennel. Toutes étaient émues, et je sentis que Madeleine brûlait du désir d’embrasser les pieds de Jésus, mais elle ne le fit pas ; car il avait l’air si majestueux et si auguste que personne n’osait s’approcher de lui. Après leur avoir parlé quelque temps, il les bénit et s’éloigna d’eux. Des larmes abondantes coulaient de leurs yeux. Ce n’était pas une manifestation extérieure d’un chagrin passager comme le sont les pleurs des hommes de nos jours, on voyait que cette douleur était au fond de leur âme. Je ne vis pas pleurer la sainte Vierge en cette circonstance ; je ne l’ai vu pleurer amèrement que deux fois : quand elle perdit l’enfant Jésus au retour de la fête de Pâques, et au pied de la croix, après la mort du Seigneur. Elles restèrent là jusqu’un peu avant minuit.

Je vis ensuite le Seigneur se rendre à Jérusalem par le chemin qu’il avait pris le jour des Rameaux. Marie, accompagnée de quelques-unes des saintes femmes, marchait derrière les apôtres ; une troupe de trente à quarante disciples les suivait à quelque distance. Ils se dirigèrent tous vers le cénacle ; mais Jésus, les apôtres et Marie entrèrent seuls dans la salle intérieure : les disciples se rendirent dans la salle latérale, pendant que les compagnes de Marie demeuraient dans le vestibule. La table de la cène était préparée et la lampe allumée. Il n’y avait sur la table qu’un pain azyme et un petit calice. Les apôtres se revêtirent de leurs habits de fête, et Pierre mit son manteau de pontife ; la sainte Vierge s’assit en face de Jésus. Je vis le Seigneur faire comme à la sainte cène, prendre le pain, l’offrir, le rompre, le bénir et le leur présenter ; tous ensuite burent dans le calice, sans qu’on le remplît de nouveau. Je vis le pain consacré entrer comme un petit corps lumineux dans la bouche des apôtres, et, lors de la consécration du vin, je vis sa parole couler dans le calice sous la forme de gouttes de sang.