CHAPITRE II

Nuit de la résurrection.

Aussitôt après, ma vue se reporta sur le tombeau du Sauveur : le plus profond silence régnait alentour. Les sept gardes se tenaient tranquilles, assis ou debout ; Cassius était toujours plongé dans la méditation. Les torches fixées en face du sépulcre répandaient tout autour une clarté éblouissante. Le saint corps était entouré d’une lumière céleste, et reposait entre deux anges constamment en adoration, l’un aux pieds, l’autre à la tête. Ces anges, vêtus en prêtres et les bras croisés sur la poitrine, me rappelèrent les chérubins de l’Arche d’alliance Ils gardaient, en effet, l'arche d'alliance véritable, le corps toujours uni à la Divinité. . Peut-être Cassius voyait-il par intuition les anges et la lumière céleste, car il avait les regards fixés sur le tombeau comme quelqu’un qui adore le saint Sacrement.

Je vis alors l’âme du Seigneur, suivie des âmes délivrées des patriarches, pénétrer dans le sépulcre à travers le rocher, et leur montrer toutes les blessures de son corps sacré. Le linceul et tous les voiles semblaient enlevés ; son corps m’apparut avec toutes ses plaies, et il me sembla que la Divinité, qui y habitait, faisait voir à ces âmes, d’une manière mystérieuse, tous les tourments, toutes les souffrances qu’il avait endurés. Il devint transparent, et on pouvait voir jusqu’au fond de ses blessures. Les âmes furent saisies d’un respect indicible, et parurent tressaillir de compassion.

J’eus ensuite une vision dont je ne saurais raconter les mystérieux détails. Il me sembla que l’âme de Jésus, sans être unie à son corps, sortait pourtant du sépulcre en lui et avec lui : que les anges adorateurs enlevaient le corps sacré, nu, défiguré, couvert de blessures, et le portaient ainsi jusqu’au ciel à travers les rochers. Là Jésus semblait présenter son corps supplicié devant le trône de son Père céleste, au milieu de chœurs innombrables d’anges prosternés.

En ce moment, le rocher fut ébranlé ; quatre des gardes étaient allés chercher quelque chose à la ville, les trois qui restaient tombèrent sans connaissance. Ils crurent d’abord à un tremblement de terre. Cassius fut très ému, car il sentait qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, quoique cela ne fût pas très clair pour lui ; mais il resta à sa place, attendant avec recueillement ce qui allait enfin arriver de ces mystérieux événements. Pendant ce temps, les soldats absents revinrent.

Je vis de nouveau les saintes femmes ; elles avaient préparé les aromates, et elles s’étaient retirées dans leurs cellules pour se reposer un peu. Toutefois elles ne s’étaient pas couchées pour dormir, mais elles s’appuyaient seulement sur des couvertures roulées, car elles voulaient se rendre au tombeau avant le jour. Elles redoutaient d’être insultées sur le chemin par les ennemis du Sauveur, et elles avaient exprimé leur inquiétude à ce sujet ; mais la sainte Vierge, pleine d’un nouveau courage, depuis que son fils lui était apparu, les rassura en leur disant qu’elles pouvaient aller sans crainte au tombeau, qu’il ne leur arriverait aucun mal, et qu’elles devaient, en attendant, prendre un peu de repos.

Il était à peu près onze heures de la nuit, quand la sainte Vierge, tourmentée par son attente, se leva et quitta le cénacle, enveloppée de son manteau. J’éprouvai une vive inquiétude en voyant cette sainte mère, déjà brisée de fatigue et si affligée, parcourir seule les rues de la ville au milieu de la nuit. Elle alla d’abord à la maison de Caïphe, puis au palais de Pilate, et suivit ainsi toute la voie douloureuse à travers les rues, où régnait un profond silence. Elle s’arrêtait aux endroits où le Seigneur avait enduré les souffrances les plus cruelles : on eût dit qu’elle cherchait un objet perdu. Souvent elle se prosternait par terre, touchait les pierres ou les baisait, comme si elle eût vu les traces du sang sacré de son fils. Elle adorait pleine d’amour, et toutes les places sanctifiées lui apparaissaient lumineuses. Je l’accompagnai durant tout le chemin, et je ressentis tout ce qu’elle éprouva, selon la mesure de mes forces.

Elle alla ainsi jusqu’au Calvaire, et, comme elle en approchait, elle s’arrêta tout à coup. Je vis Jésus avec son corps sacrifié, apparaître devant sa mère, précédé d’un ange, ayant à ses côtés les deux anges du tombeau, et suivi d’un grand nombre d’âmes délivrées. Le corps du Sauveur n’avait pas les mouvements d’un corps vivant. Il en sortit une voix qui annonça à sa mère ce qu’il avait fait dans les limbes ; il lui dit qu’il allait ressusciter avec son corps transfiguré, et qu’elle devait l’attendre au Calvaire, où il viendrait à elle, près de la pierre sur laquelle il était tombé. Ensuite l’apparition se dirigea du côté de la ville, et la sainte Vierge alla s’agenouiller à la place désignée. Il était alors environ minuit.

Je vis le cortège du Seigneur suivre le chemin de la croix. Tout le supplice de Jésus fut montré aux âmes avec ses moindres circonstances, et les anges recueillirent d’une manière mystérieuse toutes les parties de son corps sacré, qui lui avaient été arrachées pendant la passion. Pendant que les grandes scènes du Calvaire étaient ainsi montrées aux anges et aux élus, Marie, plongée dans la prière et dans l’adoration, les voyait elle-même en esprit.

Je vis ensuite le corps du Seigneur reposant de nouveau dans le tombeau ; maintenant il était entier ; les anges lui avaient rendu toutes les parties qu’il avait perdues pendant la passion. Les deux anges étaient encore en adoration, l’un à la tête, l’autre aux pieds du corps, qui resplendissait dans son linceul. Je ne saurais dire exactement tout ce que je vis : ces sortes de choses ne suivent point les lois ordinaires de la nature, et notre intelligence ne saurait les saisir. Quand je les vois, tout est clair ; mais tout devient obscur quand je veux les raconter.

Le premier jour de la semaine, lorsque le ciel commençait à blanchir à l’orient, Madeleine, Marie, fille de Cléophas, Jeanne et Salomé quittèrent le cénacle, enveloppées dans leurs manteaux. Elles portaient des aromates et des fleurs ; l’une d’elles avait une lanterne allumée ; mais elles tenaient tout cela caché sous leurs vêtements. Elles se dirigèrent timidement vers la petite porte de Nicodème.