CHAPITRE XLV
Jésus ressuscite un mort. — Il revient à Cédar, où il enseigne de nouveau.
A une lieue de la ville de Sichar, du côté de l’est, on voyait une grande maison entourée d’un fossé ; elle appartenait à un riche propriétaire de troupeaux qui venait de mourir subitement, à peu de distance de sa demeure. Sa femme et ses enfants étaient accablés de douleur. On avait déjà tout préparé pour l’inhumer, et sa famille envoya à la ville, pour inviter aux funérailles le Seigneur avec plusieurs autres personnes.
Jésus s’y rendit dans l’après-midi, avec ses trois disciples, Salathiel, l’épouse de celui-ci, plusieurs hommes et femmes, ce qui faisait en tout trente personnes environ. Le cadavre, couché dans son cercueil, était déposé dans une grande allée devant la maison.
Cet homme était mort en punition de ses péchés. Des bergers qu’il vexait ayant quitté le pays, il s’était approprié une partie de leur bien, et avait été peu de temps après frappé de mort subite dans le champ même qu’il avait usurpé.
Jésus, se tenant près du cercueil, parla du défunt : « A quoi maintenant lui servaient tous ses soins, ses empressements pour son corps, cette vile maison qu’il avait fallu quitter ? » Il avait, en aimant trop son corps, chargé son âme de dettes qu’il n’avait pas pu et ne pourrait jamais payer.
Alors la femme, profondément affligée, dit : « Hélas ! pourquoi le Roi des Juifs, de Nazareth, n’est-il pas ici ! il a le pouvoir de ressusciter les morts ». Jésus lui répondit : « Oui, le Roi des Juifs peut ressusciter les morts, et c’est pour cela qu’il est persécuté et qu’on veut le faire mourir, lui qui donne la vie ! On refuse de le reconnaître ! » A quoi les assistants répondirent : « Que n’est-il parmi nous ! nous le reconnaîtrions ».
Jésus cependant voulut les mettre à l’épreuve. Il les entretint de la foi, leur dit que, s’ils voulaient croire et faire ce qu’il leur enseignait, le Roi des Juifs viendrait à leur secours, etc. Puis il renvoya tous les assistants, à l’exception de la famille de celui qui était mort, de Salathiel et de son épouse, et s’entretint avec la femme, la fille et le fils du défunt. Avant que tous se fussent retirés, déjà la femme lui avait dit : « Seigneur, vous parlez comme si vous étiez le Roi des Juifs lui-même » ; mais il lui avait fait signe de se taire. Maintenant, les plus faibles s’étant éloignés, il dit à ceux qui restaient, que s’ils croyaient à sa parole, s’ils voulaient le suivre, et s’ils promettaient de garder le secret, le mort reviendrait à la vie ; son âme n’était pas encore jugée ; elle attendait dans ce champ, témoin de son iniquité et où elle s’était séparée de son corps. Ils lui promirent volontiers de lui obéir et de se taire, et Jésus fit quelques pas avec eux dans le champ où l’homme était mort.
Je vis alors l’état de l’âme du défunt. Elle était audessus du lieu où il était tombé, entourée d’un cercle et dans une sphère où le tableau de tous ses péchés et de leurs conséquences lui était présenté, et cette vue l’accablait de remords ; elle avait là aussi le spectacle de tous les supplices qu’elle devait subir ; en même temps les souffrances expiatoires du Sauveur lui furent révélées. Au moment où, déchirée de remords, elle allait entrer dans son lieu de supplice, Jésus fit une prière, et l’appelant Nazor, nom du défunt, la fit rentrer dans son corps.
Jésus dit ensuite aux assistants : « A notre retour, nous verrons Nazor sur son séant et plein de vie ». J’avais vu, en effet, à l’appel de Jésus, l’âme voler vers le corps, s’amoindrir et comme entrer dans la bouche ; et le mort aussitôt se redresser dans son cercueil. J’ai toujours vu l’âme humaine siéger au-dessus du cœur, et plusieurs fils partir de là vers la tête.
Lorsque Jésus et ceux qui l’accompagnaient furent revenus à la maison, ils virent Nazor qui était assis dans le cercueil, enveloppé de son linceul et les mains liées ; sa femme les lui délia et défit les bandelettes. Alors il sortit de sa bière, et, se jetant aux pieds de Jésus, il voulut embrasser ses genoux ; mais le Seigneur fit un pas en arrière et lui dit qu’il fallait se purifier, se laver, puis se tenir caché dans sa chambre et ne rien dire de sa résurrection, jusqu’à ce que lui-même eût quitté le pays. La femme de Nazor conduisit donc son mari dans un réduit caché de la maison, et là il se purifia et s’habilla. Cependant Jésus, Salathiel et sa femme, ainsi que les trois disciples, prirent quelque nourriture dans la maison où ils passèrent la nuit. Le cercueil fut ensuite déposé dans le caveau sépulcral, puis le Seigneur enseigna jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Le lendemain matin, Jésus alla visiter Nazor ; il lui lava les pieds et l’exhorta à penser désormais moins à son corps qu’à son âme, et à restituer le bien qu’il avait usurpé. Il fit ensuite venir ses enfants, les entretint de la miséricorde de Dieu que leur père avait éprouvée, les exhorta à la crainte du Seigneur, les bénit et les mena vers leurs parents. Il conduisit aussi la femme à son époux, qu’il lui rendit comme un homme résolu à vivre désormais avec elle d’une vie meilleure et plus austère.
Ce même jour, Jésus enseigna beaucoup de choses encore sur le mariage, en se servant toujours des comparaisons tirées de la vigne et des semailles. Il s’adressa particulièrement au jeune couple, et dit à Salathiel : « Tu t’es laissé séduire par la beauté corporelle de ta femme. Vois donc quelle doit être la beauté de l’âme, puisque Dieu envoie son Fils sur la terre pour la sauver par le sacrifice de sa vie. Celui qui sert le corps ne sert pas l’âme. La beauté produit la concupiscence, et celle-ci corrompt l’âme par le rassasiement, qui, comme une plante parasite, étouffe et fait mourir le froment et la vigne ». C’est ainsi qu’il revint à des prescriptions relatives à la culture du froment et de la vigne, et qu’il leur indiqua deux plantes fort nuisibles, qu’ils devaient toujours écarter de leur champ et de leur vignoble.
Jésus leur dit encore qu’il voulait aller à Cédar pour prêcher dans la synagogue le jour du sabbat, qu’il enseignerait dans l’école, et qu’alors ils apprendraient ce qu’ils devaient faire pour avoir part à son royaume. Il annonça que le lendemain du sabbat il quitterait le pays et se dirigerait vers le levant, à travers l’Arabie. Ils lui demandèrent pour quel motif il allait chez des hérétiques qui adoraient les astres. Jésus répondit qu’il avait là des amis qui avaient suivi une étoile pour le saluer à sa naissance, et qu’il voulait les inviter à entrer dans le royaume de son père, et leur frayer le chemin qui devait les y conduire.
Aujourd’hui, dans la nuit du mercredi au jeudi, je me trouvai à Cédar, où était alors Jésus. Je rencontrai sur mon chemin un jeune homme de quinze à seize ans dont les parents étaient malades, et ne pouvaient quitter leur lit. Il allait partout dans le pays, espérant y apprendre quelque chose sur Jésus. Il se rendait à Cédar pour le sabbat, afin d’y entendre Jésus, qui y était revenu, avec une troupe de cinquante personnes. Je me souviens de m’être entretenue avec ce jeune homme, mais j’ignore sur quel sujet. Il changea plus tard de nom, prit celui de Tite, et devint disciple de Paul. Je le vis fort distinctement, parce que j’avais dans mon voisinage des reliques d’un martyr de sa famille appelé Fidèle, qui m’a nommé beaucoup de gens de ce pays et raconté beaucoup de choses qui y sont arrivées. Lorsque Jésus y alla, Fidèle n’était pas encore né ; mais il y était présent dans la personne de ses aïeux. Son arrière-grand-père était cet homme que Jésus guérit ainsi que sa femme auprès d’Edon, le 25 octobre. Il s’appelait Benjamin et descendait de Ruth en droite ligne. Marc avait aussi des relations avec cette famille ; mais son lieu de naissance était plus rapproché de la Judée. Silas aussi connaissait ces personnes.
Il y avait alors à Cédar beaucoup de monde rassemblé ; on s’y pressait comme à Coesfeld le jour de la Pentecôte. Je vis Jésus guérir en public plusieurs malades. En passant près de l’endroit où ils étaient couchés, il leur disait seulement : « Levez-vous et suivez-moi ». Et ils se levaient aussitôt pleins de santé. L’étonnement et l’admiration étaient au comble, tellement que, si le Sauveur ne s’était retiré, tout le pays se serait soulevé dans le transport de sa joie. Jésus fit une exhortation au peuple et le convoqua pour le soir à la synagogue. Nazor le ressuscité et sa femme n’étaient point ici. Nazor, après son retour à la vie, avait été pris d’une maladie occasionnée par le repentir et par l’ébranlement que son âme avait produit en rentrant dans son corps. Le Seigneur, du reste, avait fait connaître à la femme l’état de l’âme de son mari.
Je vis Jésus dans une maison de Cédar instruire Salathiel et sa femme. Il leur donna des conseils détaillés pour leur vie future et leur indiqua comment ils devaient vivre ensemble, et tout ce qu’ils avaient à faire pour devenir un bon cep de vigne. Ils devaient se tenir en garde contre les mauvais désirs, et n’user du mariage qu’en considérant son but. S’ils n’étaient poussés que par les désirs de la chair, ils produiraient les fruits amers de la concupiscence. Il les prémunit contre l’excès en toute chose, les exhorta à prier, à se détacher du monde et à se garder de l’ivresse du vin. Il parla de Noé et du péché de l’ivrognerie. L’épouse doit être un vase pur ; elle doit se séparer de son mari durant ses maladies et observer une continence absolue après la conception. Il parla encore de la confiance mutuelle des époux et de l’obéissance de la femme. Le mari ne doit pas lui refuser les avis qu’elle demande ; en outre, il doit l’honorer et la ménager comme un vase fragile. Il ne faut pas qu’il entre en méfiance, s’il la voit parler à un autre homme ; de son côté l’épouse ne doit pas être jalouse lorsque son mari s’entretient avec une autre femme ; toutefois aucun des deux ne doit scandaliser l’autre. Ils ne doivent pas souffrir entre eux deux de rapporteurs, et ils doivent traiter leurs affaires en esprit de charité. Jésus parla avec sévérité de tout ce qui tend uniquement à satisfaire la concupiscence, et représenta le mariage et son usage, tel qu’il est permis à l’homme déchu, comme devant être accompagné, chez les époux pieux, de sentiments de pénitence et d’humiliation. Ils ne doivent s’unir qu’après avoir prié. Ils doivent se maîtriser toujours, et recommander à Dieu le fruit de leur union. Il dit à la femme qu’elle devait être pieuse comme Abigaïl. Enfin il recommanda aux deux époux d’établir une clôture autour de leur vigne. Cette clôture c’était les conseils qu’il leur donnait.
La veille du sabbat, Jésus s’entretint avec le chef de la synagogue, qui s’appelait aussi Nazor et qui était aussi parent du ressuscité ; il lui parla de Tobie, dont il était le descendant, et rappela les voies par lesquelles ce saint homme avait été conduit. Les descendants de Tobie et de Ruth, qui habitaient ici, se distinguaient de ceux d’Ismaël par leur bonté, leur sagesse et leur douceur.
Le jour du sabbat, le Seigneur discourut longuement sur la vigne, sur le mur et la haie dont il faut l’entourer, sur le champ de blé, le pain et le vin, l’arche d’alliance, la Vierge choisie entre toutes, sur le grain de blé (qui n’était autre que lui-même), et qui devait être enfoui dans la terre pour reparaître et se multiplier. Ils ne le comprirent point. Jésus dit qu’il fallait le suivre, non pas sur ce chemin de peu d’étendue qu’ils voyaient, mais sur la longue route qui mène au jugement. Il parla de la résurrection des morts et du jugement dernier, les exhortant à veiller sur eux-mêmes. Il fit mention des serviteurs paresseux, et dit que le jour du Seigneur viendrait comme un voleur dans la nuit, et que personne ne sait à quelle heure la mort doit arriver. Tous les Ismaélites étaient les serviteurs de Dieu : ils devraient se montrer fidèles. Le Seigneur ajouta que Melchisédech avait été une figure prophétique. Melchisédech avait offert du pain et du vin, mais lui offrirait sa chair et son sang. Enfin il leur dit clairement qu’il était le Rédempteur. Alors ils devinrent plus timides et plus craintifs ; d’autres, au contraire, en furent plus dévoués et plus ardents. Il leur recommanda particulièrement de s’aimer les uns les autres, de partager leurs joies et leurs peines, puisqu’ils étaient les membres d’un même corps.
FIN DU TOME DEUXIÈME