CHAPITRE XXXI
Voyage de Capharnaüm à Béthanie.
Après avoir quitté sa mère, Jésus se rendit à Séphoris, ville située sur une élévation et entourée de montagnes de tous côtés. Les docteurs de la synagogue ne firent pas grand cas de lui ; beaucoup de méchantes gens en disaient même du mal ; entre autres choses, ils lui reprochaient de courir le pays au lieu d’avoir soin de sa mère. Il ne guérit personne en ce lieu et se tint sur la réserve ; cependant il enseigna le jour du sabbat dans la synagogue, et fit quelques visites, surtout à des Esséniens, les consolant et les fortifiant, pour qu’ils supportassent les railleries et les calomnies dont certains habitants de la ville les accablaient, à cause de leur dévouement pour lui. Il dit à plusieurs d’entre eux, ainsi qu’à ses cousins, de ne pas le suivre pour le moment, de lui rester secrètement attachés, et de se contenter de faire le bien, jusqu’à ce que sa mission fût accomplie. Ses parents répandaient beaucoup de bienfaits dans ce lieu, et pourvoyaient en partie aux besoins de la sainte Vierge. Je ne saurais exprimer avec quelle douceur et avec quelle bonté le Sauveur s’entretint avec plusieurs familles ; sa condescendance affectueuse me touchait jusqu’aux larmes.
Il y eut, la nuit suivante, dans la terre promise, un violent orage, semblable à celui qui éclate ici dans ce moment ; je vis Jésus prier avec d’autres personnes. Il pria les bras étendus pour éloigner le danger. J’eus en même temps une autre vision : je vis, sur la mer de Galilée, les barques de Pierre, d’André et de Zébédée, agitées par un vent impétueux ; elles étaient en grand péril. Les apôtres dormaient tranquillement à Bethsaïde, tandis que leurs serviteurs seuls étaient exposés à la tempête. Mais, pendant la prière de Jésus, je les aperçus au-dessus des barques, tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre ; on aurait dit que c’était lui qui travaillait, qui gouvernait, qui repoussait le danger. Il n’y était pas corporellement, car je ne le vis pas marcher, mais son esprit planait sur ces malheureux. Ils ne l’apercevaient pas, son âme seule travaillait dans la prière, et il les aidait à leur insu. Peut-être avaient-ils eu foi en lui et avaient-ils imploré sa protection.
Le Sauveur vint de là à Nazareth, qui n’était qu’à deux lieues de Séphoris. Les trois riches jeunes gens, qui plusieurs fois déjà avaient prié Jésus de les prendre pour disciples, vinrent le trouver dans la matinée pour renouveler leur demande ; ils se mirent presque à genoux devant lui, mais le Sauveur ne les reçut point au nombre des siens ; il leur indiqua néanmoins à quelles conditions il les pourrait admettre. Il savait bien que leurs vues étaient purement humaines. Ils voulaient le suivre comme philosophe, comme savant rabbin, pour faire honneur ensuite à la ville de Nazareth par leur grand savoir ; peut-être aussi éprouvaient-ils un certain dépit de ce qu’il semblait leur préférer des fils de pauvres gens.
Le soir, commençait le quatorzième jour d’adar, et avec lui la grande fête des Purim. Jésus se rendit chez le vieil Essénien Eliud, où il demeura presque toute la nuit. Ce saint homme me paraît devoir bientôt mourir de vieillesse ; il est presque toujours alité ; je vois Jésus assis par terre à côté de son lit, et appuyé sur le coude ; il s’entretient avec lui ; Eliud est tout absorbé en Dieu.
Lorsque Jésus quitta Nazareth avec ses disciples, les prêtres l’accompagnèrent. Aucun d’eux ne pouvait comprendre comment il avait pu acquérir tant de savoir dans le peu de temps qu’avait duré son absence. Ils trouvaient sa doctrine irréprochable. Je pensai alors à la manière dont ils devaient le traiter par la suite. Cependant plusieurs d’entre eux étaient secrètement jaloux de ses succès.
Lazare vint au-devant du Sauveur avec Jean Marc, Obed et deux autres disciples ; vers le soir ils arrivèrent sans être aperçus, à une maison de campagne de Lazare, où tout était préparé pour les recevoir.
Cette maison s’élevait auprès d’une ville du nom de Thirza, située à six lieues de Samarie, dans une agréable contrée très fertile en grains, en vin et en fruits. Cette propriété de Lazare lui vient de son père ; il est partout très considéré, comme un homme riche, pieux et éclairé ; Lazare a beaucoup de distinction ; il est très sérieux, parle fort peu, et toujours avec douceur et autorité. Lazare avait, dans ce domaine, un économe juif avancé en âge, qui portait une ceinture et allait nu-pieds. Il avait reçu Marie et Joseph, lors de leur voyage à Béthléem ; ils s’étaient arrêtés dans ce lieu. Jésus prêcha dans la synagogue de Thirza, mais il ne guérit personne.
Je vis bientôt Jésus, les disciples et Lazare quitter Thirza et se diriger vers la Judée. Ils prirent la route qu’avaient suivie Marie et Joseph pour se rendre à Bethléem. Cependant ils ne s’engagèrent pas dans les mêmes sentiers, mais ils passèrent par la chaîne des monts qui côtoient Samarie. Je les aperçus gravissant une haute montagne, pendant une nuit claire et sereine ; une rosée bienfaisante couvrait la terre. Jésus était accompagné de dix-huit disciples qui marchaient deux à deux dans les sentiers ; les uns le précédaient, les autres le suivaient. Le Seigneur s’arrêtait souvent pour enseigner ou pour prier, selon que le chemin le permettait. Après avoir voyagé toute la nuit, ils se reposèrent le matin et firent un léger repas ; puis, pour éviter les villes, ils continuèrent à s’avancer à travers les montagnes, malgré le froid qui y régnait. A peu de distance de Samarie, un jeune homme de cette ville se prosterna devant Jésus et lui dit : « Sauveur des hommes, vous qui voulez affranchir et rétablir la Judée, etc. » Il croyait, lui aussi, que Jésus voulait former un royaume terrestre, et il le priait de lui accorder une place auprès de lui. Ce jeune homme était orphelin ; il avait hérité de grands biens et exerçait un emploi à Samarie. Jésus l’accueillit avec bonté, et lui dit qu’à son retour il lui indiquerait ce qu’il devait faire : il ajouta qu’il ne désapprouvait pas son désir, et qu’il aimait sa bonne volonté et son humilité, etc. Mais je vis que le Sauveur savait qu’il tenait à ses richesses ; il ne lui dira ce qu’il devra faire qu’après l’élection des apôtres, voulant leur donner à cette occasion l’enseignement qui se voit dans l’Évangile.
Le soir qui précéda le sabbat, le Sauveur arriva chez des bergers, entre les deux déserts, à quatre ou cinq lieues de Béthanie, dans le lieu même où Marie et les saintes femmes avaient passé la nuit en venant le rejoindre en cette ville, peu de temps avant le baptême. Les bergers des alentours se réunirent et offrirent au Seigneur des présents et des aliments. Puis ils lui disposèrent un oratoire, où il célébra le sabbat et leur fit une instruction. Une vingtaine de bergers environ entouraient Jésus, sans compter leurs femmes et leurs enfants. Tous étaient heureux et touchés, et Jésus lui-même semblait plus serein parmi ces gens simples et innocents. Après le sabbat, Jésus et les siens prirent une légère réfection ; puis ils partirent pour Béthanie, qui n’était qu’à quelques lieues de là.