CHAPITRE XII

Naissance de Marie.

J’eus une vision sur la création de l’âme très sainte de Marie et sur l’union de cette âme à son corps immaculé. Je voyais la gloire sous laquelle la sainte Trinité m’est ordinairement montrée, et de cette gloire une figure humaine se détachait majestueuse comme une grande montagne C'était un symbole du Verbe, type de l'homme et de l'Église, qui est la montagne de Dieu. Marie est sa plus parfaite image, la grande merveille de son amour. . Et je ne sais quoi monta de son cœur à sa bouche, et une lueur splendide parut en sortir. Cette lumière s’avança, se tint en face de Dieu, tourna sur elle-même et prit bientôt, ou pour mieux dire, reçut une forme. Je voyais, en effet, pendant qu’elle prenait la figure humaine, que la seule volonté de Dieu lui donnait cette beauté inexprimable, Dieu fit alors voir aux anges la beauté de cette âme : ils en éprouvèrent une joie indicible. Non, je ne saurais rendre avec des paroles tout ce que je vis et connus en ce moment.

Dix-sept semaines et deux jours après la Conception de la sainte Vierge, c’est-à-dire à peu près au milieu de la grossesse d’Anne, cette sainte mère dormait une nuit sur sa couche, dans sa maison de Nazareth. Tout à coup un nuage lumineux l’environna ; un rayon se détacha du nuage, se porta sur son côté, et y pénétra sous la forme d’une petite figure humaine. Anne au même instant se dressa sur sa couche, tout environnée de clarté. Elle fut ravie en extase ; son intérieur s’ouvrit devant elle semblable à un tabernacle, et elle y vit comme une petite vierge toute rayonnante : c’était la vierge dont devait naître bientôt le salut du monde. Ce fut alors que le petit corps de l’enfant tressaillit pour la première fois sous le cœur maternel. Anne se leva, dit à Joachim toute sa joie, et tous deux s’unirent pour rendre grâce à Dieu. Ils prièrent ensemble dans le jardin, sous le même arbre à l’ombre duquel Anne avait reçu la visite et les consolations de l’ange. Il me fut dit que la sainte Vierge avait été animée cinq jours plus tôt que les autres enfants, et qu’elle était née douze jours avant le terme ordinaire.

Anne avertit Joachim quelques jours à l’avance que sa délivrance était proche. Elle fit prévenir pareillement Maraha sa sœur cadette, la veuve Enoué, sœur d’Elisabeth, sa nièce Marie Salomé, et les invita toutes les trois à venir chez elle. La veille même de la délivrance d’Anne, Joachim se rendit au plus voisin de ses pâturages. Il y pria quelque temps, choisit les plus beaux de ses agneaux, de ses chevreaux et de ses bœufs, et les envoya au temple comme offrande d’actions de grâce. Les trois parentes d’Anne arrivèrent le soir. Elles la trouvèrent dans la chambre située derrière l’âtre et l’embrassèrent : Anne leur annonça sa délivrance prochaine, et toutes trois, se levant, chantèrent ensemble ce cantique : « Louez Dieu, louez le Seigneur ; il a eu pitié de son peuple ; il a accompli cette promesse que dans le Paradis il fit à Adam : la semence de la femme écrasera la tête du serpent, etc. » Anne rappela, dans son chant, toutes les figures de Marie, et elle s’écria toujours en extase : « Le germe confié par Dieu à Abraham mûrit enfin en moi, en moi fleurit la verge d’Aaron, etc. » Au milieu de la clarté surnaturelle qui remplit alors la chambre, l’échelle de Jacob apparut. Les trois femmes semblaient toutes jouir de cette vision ; leur attitude était celle de l’admiration et du ravissement.

Le cantique fini, Anne fit servir à ses hôtes une légère collation de pain, de fruits et d’eau mêlée de baume. Elles mangèrent et burent debout, et allèrent ensuite prendre un peu de sommeil et se reposer des fatigues du voyage. Anne seule resta levée pour prier. Vers minuit, elle éveilla ses parentes pour prier avec elles.

Anne ouvrit une sorte de placard où se trouvaient des reliques renfermées dans une boîte. De chaque côté étaient rangés des flambeaux, qu’elle alluma. Le reliquaire contenait des cheveux de Sarah, qu’Anne avait en singulière vénération, des os de Joseph, emportés d’Égypte par Moïse, et la petite coupe brillante, en forme de poire, dans laquelle Abraham avait bu le jour où il reçut la bénédiction de l’ange. Cette coupe fut donnée à Joachim lorsque dans le sanctuaire il fut béni. Je sais maintenant que cette bénédiction s’était transmise sous la forme de pain et de vin, comme une nourriture et une vertu sacramentelles.

Anne s’agenouilla devant le reliquaire. Elle avait de chaque côté l’une des femmes, et la troisième derrière elle. Comme elle disait un nouveau cantique, tout à coup une lumière surnaturelle remplit la chambre et se concentra tout autour d’Anne. Les femmes se jetèrent la face contre terre. La lumière l’enveloppa sous la forme du buisson ardent de Moïse ; bientôt elle y disparut tout entière. Puis cette lumière sembla rentrer en elle, et j’aperçus alors dans les bras de sa mère la petite Marie, dont la tête était entourée d’une auréole. Anne couvrit l’enfant de son manteau, la pressa contre son cœur, la plaça sur un escabeau devant le reliquaire, et se remit en prière devant elle. J’entendis alors l’enfant pleurer, et je vis Anne tirer de dessous son grand voile des langes dont elle l’enveloppa jusque sous les bras, laissant nues la tête et la poitrine.

Lorsque les femmes se relevèrent, elles virent avec grand étonnement que l’enfant était déjà née, et versèrent des larmes de joie ; leur âme s’épancha en un cantique d’actions de grâce au Seigneur, tandis qu’Anne élevait l’enfant en l’air pour lui en faire l’offrande. A ce moment, une clarté nouvelle inonda toute la chambre ; des anges chantèrent Gloria et Alleluia, et déclarèrent que l’enfant devait recevoir, le vingtième jour, le nom de Marie.

Lorsque les anges eurent disparu, Anne entra dans sa chambre à coucher et se mit au lit. Les femmes prirent l’enfant, lui ôtèrent ses langes, la baignèrent, l’enveloppèrent de nouveau, et l’apportèrent à sa mère.

Elles appelèrent ensuite Joachim ; il vint aussitôt, et, se jetant à genoux devant la couche d’Anne, il versa d’abondantes larmes sur l’enfant. Puis, la prenant entre ses bras, il glorifia Dieu, comme Zacharie à la naissance de Jean-Baptiste. Il parla du germe déposé par Dieu dans Abraham, perpétué chez son peuple par l’alliance de la circoncision, et arrivé enfin dans l’enfant nouveau-né à sa floraison suprême. Il dit que maintenant se trouvait accomplie la parole du prophète : « Une tige sortira de la racine de Jessé », et il finit en disant que maintenant il verrait avec joie la mort arriver. On ne saurait exprimer avec quels sentiments d’humilité et de ferveur il prononça ces dernières paroles.

Le lendemain les serviteurs et les servantes se rassemblèrent, et beaucoup de gens des environs accoururent à la demeure de Joachim. On les fit entrer tour à tour, et les trois femmes parentes d’Anne leur montrèrent l’enfant. Tous le virent avec émotion ; grand nombre en devinrent meilleurs. Ce qui avait attiré toute cette foule, c’étaient des lueurs qu’on avait vues la nuit au-dessus de la maison des deux saints époux ; et puis l’enfantement d’Anne après une stérilité si longue était regardé comme une grâce insigne du Ciel.