CHAPITRE III

Séjour de Marie chez Élisabeth. — Réflexions sur le mystère de la Visitation.

Cependant Joseph et Zacharie parlaient ensemble de l’accomplissement des promesses et de l’approche du Messie. Zacharie était un grand et beau vieillard ; il portait toujours sa tablette pour écrire ce que ses signes ne lui permettaient pas d’exprimer, et il était en toutes choses rempli d’ordre et de ponctualité.

Marie et Élisabeth étaient descendues dans le jardin, où elles étaient assises sur un tapis, sous un grand arbre, près d’une fontaine bordée de gazon, de verdure et de fleurs. Elles mangeaient des fruits et des petits pains que Joseph avait apportés. Quelle simplicité et quelle frugalité touchantes ! Joseph avait résolu de retourner sans nul retard à Nazareth ; toutefois il demeura huit jours à Jutta. Il ignorait l’état de grossesse de la sainte Vierge. Marie et Élisabeth en gardaient fidèlement le secret : une sympathie surnaturelle établissait une entente mystérieuse et profonde entre leurs deux âmes.

Dans les jours qui suivirent, Marie et Élisabeth s’occupaient ensemble des travaux de la maison. La sainte Vierge partageait tous les soins du ménage ; elle appréciait les objets qui devaient servir à l’enfant qu’on attendait. Entre autres travaux, elles tricotaient ensemble une grande couverture pour le lit d’Élisabeth pendant ses couches. Elles en brodaient les bords de fleurs et de sentences saintes. Elles préparaient aussi tout ce qu’Élisabeth voulait distribuer aux pauvres à la naissance de l’enfant. Durant ce voyage et le séjour des saints époux, Anne envoya souvent sa servante dans leur maison de Nazareth, pour veiller à ce que tout y fût en ordre.

Pendant ces jours de commune vie, Marie et Élisabeth se réunissaient souvent dans leur petite chambre. Elles se tenaient debout, vis-à-vis l’une de l’autre, les mains jointes sur la poitrine, comme ravies en extase, et répétaient alors, en se répondant, le Magnificat. C’était le cantique d’actions de grâce pour l’accomplissement de la bénédiction mystérieuse de l’ancienne alliance. Dans une de ces rencontres, je vis une croix apparaître au-dessus d’elles. Il n’y avait pourtant pas encore de croix en honneur dans le monde. C’était comme si ces deux croix se fussent visitées La croix du Rédempteur et celle de la pénitence de Jean le précurseur se préparaient et se rencontraient alors dans Marie et Élisabeth. La consolation n'est souvent qu'une préparation à la croix qui lui succède comme à la fleur le fruit. .

La salutation de l’ange fut pour Marie comme une consécration qui faisait d’elle l’Église de Dieu. À sa parole : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole », Dieu le Verbe entra en elle, salué par sa servante et par son Église ; dès ce moment Dieu était dans son temple, Marie était le temple et l’arche d’alliance du Testament nouveau. La salutation d’Élisabeth et le tressaillement de Jean étaient le premier culte offert à Dieu par l’Église, devant ce tabernacle. Au moment où la sainte Vierge dit le Magnificat, l’Église du nouveau testament et du nouveau mariage célébrait pour la première fois, par un Te Deum, l’accomplissement des promesses divines de l’ancienne alliance et de l’ancien mariage. Qui pourrait peindre la touchante sublimité de ce culte rendu par l’Église à son Sauveur, dès avant sa naissance ?

Pendant que je voyais prier ces saintes femmes, j’obtins d’abondantes lumières sur le sens du Magnificat et sur le Saint-Sacrement, qui du sein de Marie se rapprochait de plus en plus de l’humanité. À ces mots du cantique : « Il a déployé la force de son bras Le très saint Sacrement est en effet la plus grande des merveilles de Dieu. », j’ai vu plusieurs images symboliques du Saint-Sacrement de l’autel dans l’ancien Testament : entre autres Abraham sacrifiant Isaac. J’ai vu bien des choses depuis Abraham jusqu’à Marie, et j’ai remarqué toujours le Saint-Sacrement qui s’approchait de l’Église de Jésus-Christ, reposant encore dans le sein de sa mère. Mon état de souffrances et de nombreux dérangements m’ont presque tout fait oublier. Voici simplement ce qui m’en est resté.

Ainsi je vis tous ses ancêtres, dans la suite des temps. Ils formaient, de père en fils, trois fois quatorze générations, et de chacune d’elles partait un rayon lumineux se dirigeant vers Marie en prière. Cette vision offrait l’aspect d’un arbre généalogique, avec des branches lumineuses qui s’ennoblissaient de plus en plus. Enfin, en un lieu désigné de cet arbre de lumière, j’eus, avec un plus grand éclat, la vision de la chair immaculée, du sang très pur de Marie, auxquels le Verbe voulait emprunter son humanité ; je les saluai d’une prière pleine de joie et d’espérance, comme un enfant qui verrait grandir, devant ses yeux, l’arbre de Noël. Dans cette image de l’approche de Jésus-Christ selon la chair et de son très saint sacrement, je voyais mûrir le froment destiné à nous donner le pain de la vie. La formation de la chair dans laquelle le Verbe s’est fait homme est un mystère ineffable que ne saurait exprimer clairement la pauvre créature humaine, encore enveloppée dans ce corps dont le Fils de Dieu et de Marie a dit que « la chair ne sert de rien, et que l’esprit seul vivifie ».

J’ai vu, dès l’origine du monde, de génération en génération, l’approche de l’incarnation de Dieu et celle du Saint-Sacrement ; puis la série des patriarches de la nouvelle alliance, représentants du Dieu vivant qui réside parmi les hommes comme victime et nourriture, et qui y résidera jusqu’à son second avènement au dernier jour Les prêtres de la nouvelle loi succèdent aux patriarches de l'ancienne. Comme eux et d'une manière plus excellente, ils représentent le Christ, en préparant son règne définitif. . C’étaient les patriarches du sacerdoce, que l’Homme-Dieu avait transmis à ses Apôtres, et que ceux-ci ont transmis à leur tour, par l’imposition des mains, à leurs successeurs, sans interruption, de génération en génération. Par là j’ai reconnu que la généalogie de Notre-Seigneur, récitée devant le Saint-Sacrement, à la Fête-Dieu, renferme un grand et profond mystère. J’ai senti aussitôt que, de même que l’indignité de quelques-uns des ancêtres de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon la chair ne les empêcha pas de former les degrés de l’échelle de Jacob, par lesquels Dieu est descendu jusqu’à l’humanité, de même les évêques prévaricateurs ne perdent point leur pouvoir de consacrer le Saint-Sacrement et de conférer la prêtrise. J’ai compris aussi pourquoi l’Ancien Testament s’appelle l’ancienne alliance, et le Nouveau Testament, la nouvelle alliance. La fleur suprême de l’ancienne alliance fut la Vierge des vierges, l’Épouse du Saint-Esprit, la Mère du Sauveur, le Vase honorable, le Vase insigne de dévotion, dans lequel le Verbe s’est fait chair. Ce mystère inaugure la nouvelle alliance, l’alliance virginale du sacerdoce et de tous ceux qui suivent l’Agneau : mariage qui est, comme dit saint Paul, un grand sacrement en Jésus-Christ et en l’Église.

Je vis d’abord nos premiers parents recevant de Dieu la bénédiction de la promesse dans le Paradis, puis un rayon venant d’eux et se dirigeant vers la sainte Vierge, qui entonnait le Magnificat en face d’Élisabeth ; ensuite j’aperçus Abraham qui recevait aussi, de Dieu lui-même, cette promesse : je surpris un rayon qui allait du patriarche à la sainte Vierge. Il me sembla même que, dès lors, Abraham demeurait près du lieu où le Magnificat s’élança du cœur de Marie ; car le rayon, de lui à elle, partait d’un point très rapproché, tandis que ceux de personnages bien moins anciens paraissaient venir de lieux beaucoup plus éloignés. Puis les autres patriarches, qui avaient porté et possédé l’objet sacré de la bénédiction, m’apparurent, chacun avec un rayon allant jusqu’à Marie. Je vis aussi cette bénédiction se transmettre jusqu’à Joachim, qui, grâce à la plus haute bénédiction du tabernacle, devint le père de la très sainte Vierge Marie conçue sans péché ; de Celle en qui, par l’opération du Saint-Esprit, le Verbe s’est fait chair, de cette arche d’alliance du Testament Nouveau, où il daigna habiter pendant neuf mois, caché à tous les yeux, jusqu’à ce qu’enfin, la plénitude des temps étant accomplie, il nous ait été donné de contempler sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité.