CHAPITRE VII – Qu’il faut cacher la grace sous la garde de l’humilite
I
1 Le Verbe : Mon fils, il t’est plus utile et plus sûr de cacher la grâce de dévotion devotionis gratiarn : la grâce de dévotion signifie ici les beaux élans de ferveur des débutants, qui leur font croire qu'ils sont capables d'aimer consciemment. Il n'est point question ici des grandes grâces mystiques qui ne sont pas fluentes, mais comme des états. A celles-ci s'applique la parole de l'Ange à Tobie : «Il est bon de cacher le secret du Roi, mais il est plus à la gloire [de Dieu] de le révéler.» (Tob., XII, 7) , de ne pas t’en vanter hautement, ni d’en parler beaucoup, ni de lui attribuer grand poids, mais plutôt de te mépriser toi-même, et de craindre qu’elle ne te soit donnée comme à un indigne.
2 Il ne faut pas trop s’enraciner en cette affectivité qui peut vite se changer en une contraire.
3 Pense, durant cette grâce, combien tu es habituellement misérable et indigent sans la grâce.
4 Le progrès dans la vie spirituelle ne consiste pas tant dans la possession de la grâce de consolation mais bien à supporter son retrait avec humilité et un patient renoncement, en sorte qu’alors tu ne faiblisses pas dans l’exercice de l’oraison, ni ne te permettes toute dissipation et n’abandonnes les œuvres que tu as besoin de faire, mais que tu les accomplisses volontiers, au mieux de tes forces et de ton intelligence, enfin que tu ne te négliges totalement par suite d’aridité ou d’anxiété de ton esprit.
II
5 Car il y en a beaucoup qui, aussitôt que les choses ne marchent plus à leur gré, deviennent impatients et négligents.
6 Cependant la voie de l’homme n’est pas toujours en son pouvoir Jer., X, 23 ; Is., LI, 12 ; II Cor., I, 3 ; Judith, VIII, 20. ; il appartient à Dieu de donner quand Il veut et autant qu’Il veut, et à qui Il veut, et de consoler, selon Son bon plaisir et non au-delà.
7 Certains imprudents se sont ruinés eux-mêmes à cause de la grâce de dévotion, parce qu’ils ont voulu faire plus qu’ils ne pouvaient, ne prenant pas la mesure de leur petitesse mais suivant plutôt le désir de leur cœur que le jugement de leur raison.
8 Et parce qu’ils ont davantage présumé d’eux-mêmes, il a plu à Dieu qu’ils perdissent pour cela la grâce.
9 Ils ont été réduits à l’indigence et restent plongés dans l’abjection, eux qui avaient placé leur nid dans le ciel, afin qu’humiliés et appauvris, ils apprennent à ne point voler de leurs propres ailes, mais à mettre leurs espérances sous Mes plumes Abdias, I, 4 ; Ps., XC, 4. .
10 Ceux qui sont encore novices et malhabiles dans la voie du Seigneur, s’ils ne se règlent sur le conseil des discrets La discrétion est la vertu majeure des bénédictins. On dirait aujourd'hui la juste mesure, la sagesse pratique. Les «discrets» sont les sages. A l'origine la discrétion signifie un véritable charisme, celui du discernement des esprits, ainsi dans les Conférences de Cassien. , peuvent aisément se tromper et se briser.
III
11 S’ils veulent plutôt suivre leur propre sentiment, que croire moins volontiers les gens expérimentés, l’issue leur sera périlleuse, du moins s’ils n’ont pas la force de se déprendre de leur propre conception.
12 Rarement les sages à leurs propres yeux Rom., XI, 25. supportent avec humilité d’être gouvernés par les autres.
13 Mieux vaut peu de savoir avec l’humilité et une intelligence modeste que de grands trésors de science avec une vaine complaisance.
14 Mieux vaut, pour toi, posséder moins que beaucoup, ce qui pourrait t’enorgueillir.
15 Il n’agit pas avec assez de discrétion celui qui se livre tout à la joie, oubliant son ancien dénuement, et cette chaste crainte du Seigneur qui redoute de laisser échapper la grâce offerte.
16 Il ignore aussi le courage celui qui, à l’heure de l’adversité et d’une affliction quelconque, fait voir trop de désespoir et témoigne dans ses pensées et ses sentiments de moins de confiance en Moi qu’il ne convient.
IV
17 Celui qui au temps de la paix aura voulu une assurance excessive souvent, en temps de guerre, se retrouvera abattu à l’excès et plein d’effroi.
18 Si tu savais toujours demeurer en toi-même humble et modeste, et de plus bien modérer et conduire ton esprit, tu ne tomberais pas si vite dans le péril et le péché.
19 C’est un bon conseil, quand tu as trouvé l’esprit de ferveur, de méditer sur le temps à venir lorsque la lumière te sera ravie.
20 Quand cela arrive, pense que cette lumière peut à nouveau revenir et que je l’ai soustraite pour un temps par prudence pour toi et aussi pour Ma gloire.
V
21 Il est plus utile d’être souvent éprouvé que d’avoir toujours la réussite à ta volonté.
22 Car il ne faut pas estimer les mérites au nombre des visions ou consolations possédées, ni en l’habileté dans les Écritures, ni à l’échelon plus élevé où l’on est placé, mais sur ce que l’on est fondé sur la véritable humilité et rempli par la divine charité, sur ce que l’on cherche toujours purement et intégralement l’honneur de Dieu, si l’on se répute néant, se méprise en vérité et que l’on se réjouit plutôt d’être méprisé et humilié qu’honoré par autrui.