CHAPITRE LVIII – Qu’il ne faut point scruter les choses trop elevees et les secrets jugements de Dieu

I

1 Le Verbe : Mon fils, garde-toi de disputer sur les matières relevées et sur les secrets jugements de Dieu. Pourquoi celui-ci est-il ainsi délaissé et celui-là élevé à une si grande grâce ; pourquoi encore celui-ci est-il tant affligé et celui-là si éminemment exalté ?

2 Cela dépasse toute portée humaine et aucun raisonnement ni dispute Disputatio : il s'agit des disputes théologiques célèbres en scolastique, sortes de joutes intellectuelles, particulièrement celles réglées par les lois du syllogisme. ne peut prévaloir dans l’investigation du jugement de Dieu.

3 Quand donc l’ennemi te suggère cela, ou même que certains hommes curieux te posent des questions, réponds comme le prophète : “Tu es juste, Seigneur, et Ton jugement est droit. Ps., CXVIII, 137.

4 Et cela : “Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient eux- mêmes. Ps., XVIII, 10.

5 Mes jugements doivent être craints, non discutés, car ils sont incompréhensibles Rom., X, 33. à l’intelligence humaine.

II

6 Garde-toi, de plus, de disputer sur les mérites des saints, quel est plus saint que l’autre, ou qui est le plus grand dans le royaume des cieux ?

7 De telles choses engendrent souvent des débats et des contestations inutiles Tit., III, 9 ; II Tim., II, 23. ; elles nourrissent aussi l’orgueil et la vaine gloire, d’où naissent les jalousies et les dissensions lorsque celui-ci s’efforce avec orgueil de mettre tel saint en avant et celui-là tel autre.

8 Vouloir connaître et scruter de tels sujets ne porte aucun fruit et, bien plus, déplaît aux saints, car Je ne suis pas un Dieu de dissensions, mais de paix I Cor., XIV, 33. – cette paix qui consiste plus dans l’humilité vraie que dans la propre exaltation.

III

9 Certains, par le zèle, la dilection sont attirés vers ceux-ci ou ceux-là par une plus grande affection, mais celle-ci est plutôt humaine que divine.

10 C’est Moi qui ai créé tous les saints, c’est Moi qui leur ai donné la grâce, c’est Moi qui leur ai départi la gloire. Ps., LXXXIII, 12.

11 Je connais les mérites de chacun, je les ai prévenus dans la bénédiction de Ma douceur Ps., XX, 4. .

12 J’ai eu la prescience de Mes bien-aimés avant les siècles.

13 Je les ai élus dans ce monde ; ce ne sont point eux qui M’ont choisi les premiers. Joan., XV, 16, 19.

14 J’ai appelé par grâce ; J’ai attiré par miséricorde Gal., I, 15. .

15 Je les ai conduits à travers toutes sortes de tentations ; Je leur ai infusé de très grandes consolations.

16 Je leur ai donné la persévérance ; J’ai couronné leur patience.

17 Je connais le premier et le dernier ; Je les embrasse tous dans une inestimable dilection.

18 C’est Moi qui dois être loué dans tous Mes saints Ps., CL, 1. , Moi qui au-dessus de tout dois être béni et honoré en chacun d’eux que j’ai si glorieusement magnifiés et prédestinés, sans que leur propre mérite précède en rien . Thomas touche ici au problème-clef de la prédestination, explicité par saint Paul dans l'Épître aux Romains, XI, 11-13, car avant même que les enfants de Rébecca «fussent nés et qu'ils eussent rien fait ni bien ni mal – afin que le dessein électif de Dieu fut reconnu ferme, non en vertu des œuvres, mais par le choix de Celui qui appelle – il fut dit à Rébecca : »L'aîné sera assujetti au plus jeune« selon qu'il est écrit : »J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü !"

19 Celui qui méprise le plus petit des Miens, n’honore pas le grand, parce que J’ai fait le grand et le petit. Matth., XVIII, 10 ; Sap., XI, 24.

20 Et celui qui porte atteinte à quelqu’un des saints M’atteint aussi Moimême et tous les autres, qui sont dans le Royaume des cieux.

21 Tous sont unis Joan., XVII, 21. par le lien de la charité ; ils ont les mêmes sentiments ; ils ont la même volonté et ils s’aiment tous dans l’Un.

V

22 Bien plus encore (ce qui est beaucoup plus élevé) ils M’aiment Moi plus qu’eux et leurs propres mérites.

23 Ravis, en effet, au-dessus d’eux-mêmes, arrachés à leur propre amour, ils s’abîment tout entiers en Mon amour et s’y reposent fruitivement.

24 Il n’est rien qui puisse les détourner ou les abaisser car, pleins de la vérité éternelle, ils brûlent du feu de l’inextinguible charité.

25 Que les hommes charnels et animaux cessent donc de discuter sur l’état des saints, eux qui ne savent aimer que des joies particulières . L'auteur est amené aux mêmes réflexions que notre note 1082 du vers. 2 du chap. XXXIX vis-à-vis de la différence incalculable entre l'humilité acquise des imparfaits et l'humilité infuse des parfaits, différant par l'essence même.

26 Ils ôtent et ajoutent suivant leur inclination, non selon ce qui plaît à l’éternelle Vérité.

VI

27 Beaucoup sont ignorants de ces choses, surtout que, maigrement illuminés, ils savent rarement aimer quelqu’un suivant une parfaite dilection spirituelle.

28 Ils sont attirés vers celui-ci ou celui-là par beaucoup d’affections naturelles et d’amitiés humaines et comme ils sont eux-mêmes dans les choses inférieures, ainsi s’imaginent-ils les choses du ciel.

29 Mais il y a [entre elles] une distance incomparable que soupçonnent les imparfaits, et que les hommes illuminés par révélation d’En Haut contemplent.

30 Prends garde, Mon fils, de traiter avec curiosité de ces sujets qui dépassent ton savoir, mais dirige plutôt tes efforts et ton intention en vue d’être trouvé, fût-ce le dernier, dans le Royaume de Dieu.

31 Et si quelqu’un savait qui est plus saint qu’un autre ou qui sera plus grand dans le Royaume des cieux, à quoi l’avancerait cette connaissance si lui-même, à cette pensée, ne s’humiliait pas devant Moi et ne s’élevait à une plus grande louange de Mon Nom.

32 Beaucoup plus agréable à Dieu est celui qui pense à l’énormité de ses péchés, à son peu de vertu et combien il est encore éloigné de la perfection des saints, au lieu de disputer de la grandeur ou de la petitesse de ceux-ci.

33 Il est mieux d’invoquer les saints avec des prières ferventes et des larmes et d’implorer, avec humilité, leurs glorieux suffrages que de scruter leurs secrets par une vaine recherche.

VIII

34 Les saints éprouveraient une bonne, une complète satisfaction si les hommes savaient se contenir et s’abstenir de vains discours.

35 Les saints ne se glorifient point de leurs propres mérites, car ils ne s’attribuent aucune bonté mais rapportent tout à Moi, car je leur ai tout donné dans la démesure de Ma charité.

36 Ils sont remplis d’un si grand amour de la divinité et d’une joie si surabondante qu’il ne manque rien à leur gloire et qu’il ne peut rien manquer à leur félicité.

37 Tous les saints, plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes, et plus ils vivent proches de Moi et Me sont chers.

38 C’est pourquoi il est écrit qu’ils jetaient leur couronne aux pieds de Dieu et se prosternaient sur leur visage devant l’Agneau et adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles ! Apoc., IV, 10.

IX

39 Plusieurs recherchent qui est le plus grand dans le Royaume de Dieu, ignorant s’ils seront dignes d’être comptés parmi les plus petits.

40 C’est beaucoup d’être même le plus petit dans le ciel, où tous sont grands, parce que tous sont appelés fils de Dieu Matth., V, 9. et le sont en réalité.

41 Le plus petit s’y trouvera entre mille, et qui aura cent ans de péché périra. Is., LXV, 20.

42 Comme en effet les disciples demandaient qui sera le plus grand dans le Royaume des cieux, ils entendirent cette réponse : “Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.” Matth., XVIII, 3, 4.

43 Quiconque s’humiliera donc comme ce petit enfant sera le plus grand dans le Royaume des cieux Matth., XVIII, 3, 4. .

X

44 Malheur à ceux qui dédaignent de s’humilier spontanément comme les petits enfants, parce que l’humble porte du Royaume du Ciel ne les laissera pas entrer.

45 Malheur aussi aux riches qui ont ici-bas leur consolation Luc., VI, 24. car tandis que les pauvres entreront dans le Royaume de Dieu ils se tiendront dehors en se lamentant.

46 Humbles réjouissez-vous, pauvres Il est question bien entendu des «pauvres en esprit», car il s'agit «non seulement de renoncer aux choses temporelles quant à la volonté, mais aussi de se désapproprier des spirituelles» (Vive Flamme, Str. III, v. 3). exultez, parce que le Royaume de Dieu est à vous pourvu que vous marchiez dans la Vérité. Luc., VI, 20 ; Matth., V, 3 ; Joan., III, 4.