CHAPITRE LV – De la corruption de la nature et de l’efficacite de la grace divine

I

1 Le Disciple : Seigneur, mon Dieu qui m’as créé à Ton image et à Ta ressemblance, concède-moi cette grâce que Tu as montrée si importante et Sap., II, 23 ; Gen., I, 26. nécessaire à mon salut afin que je puisse vaincre ma très mauvaise nature qui m’entraîne au péché et à la perdition . On traduirait bien la Genèse en disant : image et reflet, ce que symbolisait le sceau de Salomon où la divinité est représentée par un triangle pointe en haut, l'homme par un triangle pointe en bas, reflet du premier. Dans le sceau, étoile à six branches, les deux triangles ont même centre... c'est le symbole de l'union transformante, participation au Dieu-Homme : Jésus.

2 Je ressens, en effet, dans ma chair la loi du péché qui contredit la loi de mon esprit et m’oblige en esclave Rom., VII, 23. à obéir nombre de fois à la sensualité sans que je puisse résister à ses passions, si je ne suis assisté de Ta très sainte grâce infusée ardemment en mon cœur.

II

3 On a besoin de Ta grâce, et d’une grande grâce, pour vaincre la nature sans cesse inclinée au mal dès son adolescence. Gen., VIII, 21.

4 Car, par la chute du premier homme Adam, cette même Nature – qui fut constituée par Toi bonne et droite Ecc., VII, 30 ; Ephes., IV, 24. – a été viciée par le péché ; le châtiment de cette faute est descendu en tous les hommes et cette nature, maintenant corrompue, est disposée au vice et à l’infirmité, en sorte que son mouvement, abandonné à lui-même, entraîne au mal et vers le bas . Motus : le mouvement que nous rencontrons dans ce chapitre, comme dans le précédent, provient de la physique d'Aristote reprise par saint Thomas. Aristote avait établi une physique qualitative, à base d'expérience artisanale, humaine, permettant ce qu'on appellerait, de nos jours, la géométrie de situation. Chacun pouvait la comprendre, elle répondait au grand symbolisme que l'homme retrouve partout dans la création. Aussi a-t-elle pu être transposée dans les domaines immatériel ou passionnel. La physique d'Aristote et Saint Thomas reste ainsi sans ride et ne peut être détrônée par la physique des «savants» actuels, qui n'a pas son application à l'échelle humaine.

5 Le peu de force qui subsiste n’est guère que comme une étincelle couvant sous la cendre . Cette «étincelle» a été empruntée à Ruysbroeck dans l'Ornement des Noces spirituelles, chap. I, traitant de la grâce et qui dit : «Il y a de plus chez [l'homme] une inclination naturelle profonde vers Dieu, qui vient de l'étincelle de l'âme et de la raison supérieure, et qui souhaite toujours le bien et hait le mal.» C'est la volonté ut natura tout simplement, éclairée par la connaissance des premiers principes ou syndérèse.

6 Cette raison naturelle elle-même, entourée de grande fumée, possède encore le jugement du bien et du mal, la distinction II Mach., III, 27 ; Ecc., VI, 5 ; Hebr., V, 14. du vrai et du faux, bien qu’elle soit impuissante à accomplir tout ce qu’elle approuve et ne soit plus en possession maintenant de la pleine lumière de vérité, ni de la pureté de ses affections . L'action de la grâce est comparable à celle d'une émission électrique sans laquelle le robot téléguidé le plus perfectionné reste inerte, de «nul poids», et ne peut rien réaliser.

III

7 De là vient mon Dieu que je me délecte en Ta loi selon l’homme intérieur, sachant que Ton précepte est bon, juste et saint, convaincu aussi Rom., VII, 22 ; Rom., VII, 12. qu’il faut fuir toute espèce de mal et de péché.

8 Selon la chair, d’autre part, je suis l’esclave de la loi du péché Rom., VII, 25. tant j’obéis à la sensualité plutôt qu’à la raison.

9 De là vient que vouloir le bien est à ma portée, mais je n’arrive pas à l’accomplir Rom., VII, 18. .

10 De là vient que souvent je me propose une foule de bonnes actions mais parce que la grâce n’est pas là pour secourir mon infirmité, une légère résistance me fait reculer et défaillir.

11 De là vient que je connais la voie de perfection et que je vois fort clairement comment agir mais, pressé sous le poids de ma propre corruption, je ne monte pas à la perfection.

IV

12 O combien m’est grandement nécessaire Ta grâce, Seigneur, pour commencer le bien, le poursuivre et le parfaire.

13 Car sans elle je ne puis rien faire, je peux au contraire tout en Toi quand Ta grâce me fortifie. Joan, XV, 5 ; Phil., IV, 13.

14 O grâce vraiment céleste sans laquelle nos propres mérites sont nuls, sans laquelle aussi les dons de la Nature ne sont d’aucun poids.

15 Ni les arts, ni la richesse, ni la beauté, ou la force, ni le génie, ou une éloquence quelconque, ne valent rien devant Toi, Seigneur, sans la grâce.

16 Car les qualités de la nature sont communes aux bons et aux méchants ; quant à la grâce ou dilection, elle est le don propre aux élus qui, marqués de ce signe, sont jugés dignes de la vie éternelle.

17 Cette grâce est si éminente que ni le don de prophétie, ni l’accomplissement des miracles, ni la contemplation, si haute soit-elle, ne sont estimés quelque chose sans elle . On ne voit pas très bien comment de véritables prophéties, miracles ou contemplations, peuvent se produire sans la Grâce !

18 Plus encore ni la foi, ni l’espérance, ni les autres vertus ne Te sont agréables sans la charité et la grâce.

V

19 O très heureuse grâce tu fais d’un pauvre en esprit un riche en vertus, et tu rends humble de cœur Matth., V, 3 ; Dan., III, 87. le riche qui a des biens en abondance . La pauvreté en esprit consiste à être détaché des biens que l'on a ou que l'on n'a pas et pourrait avoir. La misère matérielle rend difficile la vraie pauvreté en esprit, car elle incline à désirer des biens légitimes ; la grande richesse rend également difficile la pauvreté en esprit, car il est difficile de se détacher, comme le jeune homme de l'Évangile, qui «avait de grands biens». C'est la condition modeste qui est la mieux partagée, également éloignée des deux extrémités. Il est à remarquer que Jésus a choisi ses apôtres parmi de petits artisans, de petits patrons pêcheurs avec, parmi eux, un percepteur. Mais aucunn'était misérable, ni mercenaire, (on dirait ouvrier de nos jours, car saint Joseph était artisan), ni grand propriétaire de troupeaux. Il y a là une profonde leçon.

20 Viens, descends vers moi, remplis-moi sans retard de ta consolation Ps., LXXXIX, 14. de peur que mon âme ne défaille par lassitude et aridité d’esprit.

21 Je T’en conjure Seigneur, que je trouve grâce à Tes yeux, car Ta grâce me suffit, n’obtiendrai-je rien de tout le reste que désire la nature. Gen., XVIII, 3 ; II Cor., XII, 9.

22 Serais-je tenté Jean de la Croix insiste, quatre fois dans son œuvre, sur l'utilité des tentations «parce que la vertu se perfectionne en l'infirmité» (II Cor., XII, 9) «ni plus ni moins que le fer ne peut servir et s'accommoder au dessein de l'artisan, si ce n'est par le moyen du feu et du marteau... à raison de quoi disait l'Ecclésiastique : »Celui qui n'est pas tenté, que peut-il savoir ? Et celui qui n'est pas expérimenté sait peu de choses" (Eccli., XXXIX, 9-10). et tourmenté par une foule de tribulations, je ne craindrais aucun mal pourvu que Ta grâce soit avec moi. Ps., XXII, 4.

23 Elle est ma force, elle porte avec elle conseil et secours.

24 Elle est plus puissante que tous les ennemis rassemblés et plus sage que tous les sages réunis.

VI

25 Elle est maîtresse de vérité, professeur de discipline, lumière du Sap., VIII, 4. cœur, soulagement de l’oppression ; elle met en fuite la tristesse, enlève la crainte, nourrit la dévotion, fait couler les larmes.

26 Que suis-je sans elle, sinon un bois desséché et une souche inutile qu’il faut déraciner. Ecc., VI, 3 ; Is., XIV, 19.

27 Que Ta grâce, Seigneur, me prévienne et me suive toujours et me maintienne sans cesse dans le sens des actions bonnes, par Jésus-Christ, Oratio Domin. XVI post Pentecost. Ton Fils. Amen.