CHAPITRE LIV – Des differents mouvements de la nature et de la grace
Voir note Ce chapitre ne concerne pas le discernement des esprits (comme au chap. XV, note 865 des vers. 6 et 7) mais celui des actes humains soumis à l'influence de la Nature ou de la Grâce, qui ne sont guère difficiles à discerner, se matérialisant par des faits. L'auteur procède par opposition, la meilleure manière en cette matière, et dont s'imprégnera saint Ignace de Loyola. Il personnifie en quelque sorte, d'une part la Nature, c'est-à-dire tout ce qui cherche à attirer l'homme aux six premiers niveaux, d'autre part la Grâce. Celle-ci sollicite l'adhésion du libre arbitre à la volonté ut natura, et de la raison à l'intellect ut intellectus, d'où découle la domination de l'esprit sur la nature. Cette domination est d'ordre surnaturel ; elle ne peut être réalisée par nos propres efforts malgré le dressage le plus soigné. Les six premiers niveaux naturels peuvent être ainsi surnaturalisés, le septième seul participe directement à la surnature. Cf. Tableau 1 de la Structure de l'Homme.
I
1 Le Verbe : Mon fils, examine avec soin les mouvements de la Nature et de la Grâce, car elles se meuvent de façons fort contraires et fort subtiles et elles sont à peine discernées sinon par l’homme spirituel et intérieurement éclairé.
2 Tous les hommes désirent le bien, prétendent à quelque bien en leurs paroles ou leurs actes, mais beaucoup sont trompés sous apparence de bien HORAT., De Arte Poet., V, 25. . Sub specie boni, d'ordinaire sub ratione boni, formule scolastique, littéralement sous apparence, ou raison, de bien. Les hommes choisissent souvent le mal, sub specie boni, en croyant que c'est un bien pour eux, hic et nunc. Ils se fient à une apparence, ne voyant que le certain pourcentage de bien qui existe en toute chose, même exécrable, car le mal absolu ne peut exister. C'est un déguisement qui nécessite toujours un mannequin de bien, même en osier, pour lui donner forme, c'est-à-dire vie, existence.
II
3 La Nature est rusée, elle attire, enlace et trompe grand nombre de gens et toujours se prend elle-même pour fin . La Nature a pour fin elle-même ; la Grâce a pour fin la fin même de l'homme qui est la contemplation des choses d'en-haut, et pour fin ultime : Dieu vu face à face post mortem. La Nature a des fins multiples et inépuisables dans leur multiplicité, car à ses besoins naturels l'homme a surajouté des besoins artificiels sub ratione boni. La Grâce n'a qu'une fin, Unique et Suprême. Si l'homme était logique... il lui serait infiniment plus facile de rechercher l'Unique Bien par l'oraison que la multiplicité des biens naturels. Mais il n'est pas logique, pas raisonnable ; ses instincts, ses passions, ses besoins végétatifs le tirent de mille façons. Il est comme ces hommes politiques, harcelés de solliciteurs, qui n'ont pas un quart d'heure pour penser, effectivement, au bien de l'État. Ce chapitre ne concerne pas le discernement des esprits (comme au chap. XV, note 865 des vers. 6 et 7) mais celui des actes humains soumis à l'influence de la Nature ou de la Grâce, qui ne sont guère difficiles à discerner, se matérialisant par des faits. L'auteur procède par opposition, la meilleure manière en cette matière, et dont s'imprégnera saint Ignace de Loyola. Il personnifie en quelque sorte, d'une part la Nature, c'est-à-dire tout ce qui cherche à attirer l'homme aux six premiers niveaux, d'autre part la Grâce. Celle-ci sollicite l'adhésion du libre arbitre à la volonté ut natura, et de la raison à l'intellect ut intellectus, d'où découle la domination de l'esprit sur la nature. Cette domination est d'ordre surnaturel ; elle ne peut être réalisée par nos propres efforts malgré le dressage le plus soigné. Les six premiers niveaux naturels peuvent être ainsi surnaturalisés, le septième seul participe directement à la surnature. Cf. Tableau 1 de la Structure de l'Homme. "Significatif est le fait que dans leur Tabulae Fontium traditionis christianae, les P. P. CREUSEN
4 Au contraire, la Grâce marche en toute simplicité, se détourne de toute apparence de mal, ne prétend point se déguiser et en tout agit purement Prov., X, 9 ; I Thess., V, 22. pour Dieu en Lequel elle se repose finalement. Simpliciter en scolastique signifie : en un sens absolu ; ici : en toute simplicité. La «specie mala» s'oppose à la specie boni précédente.
III
5 La Nature ne consent à mourir ni au début, ni à la fin et d’elle-même ne veut être ni contrainte, ni soumise, ni subjuguée ;
6 Tandis que la Grâce s’applique à la mortification de soi-même, résiste à la sensualité, recherche la soumission, désire être vaincue, ne veut pas observer sa propre liberté, aime à être tenue sous la discipline et ne désire dominer quiconque, mais désire toujours vivre, se tenir et se maintenir sous la main de Dieu, et prête à s’incliner humblement, pour l’amour de Dieu, devant toute créature humaine I Petr., II, 13. . L'auteur personnifie, avons-nous remarqué : Ce n'est pas la Grâce qui s'applique, stricto sensu, à la mortification d'elle-même, mais l'homme sous l'influx de la Grâce ; de même, par Nature il faut lire l'homme soumis à la Nature.
IV
7 La Nature travaille à son avantage et ne s’intéresse qu’au profit qu’elle tire d’autrui.
8 Quant à la Grâce, elle considère non ce qui lui est utile et avantageux mais ce qui, de préférence, profite à beaucoup I Cor., X, 33. .
V
9 La Nature accepte volontiers les honneurs et la considération, mais la Grâce attribue fidèlement tout honneur et toute gloire à Dieu. Ps., XXVIII, 2.
VI
10 La Nature craint la confusion et le mépris ; la Grâce, elle, se réjouit de souffrir l’opprobre pour le nom de Jésus. Act., V, 41.
VII
11 La Nature aime l’oisiveté et le repos du corps ; la Grâce, elle, ne peut être vide Vacua, encore un double sens, l'homme vide de lui-même est immédiatement rempli par la Grâce ; par ailleurs, la vacuité au sens d'inoccupé correspond naturellement à l'oisiveté. Ce verset s'appliquerait bien à des tendances dites «quiétistes», fort éloignées de l'activisme de notre époque, qui n'aime pas le repos, lequel peut être favorable à la vie intérieure. , mais embrasse de bon cœur le travail.
VIII
12 La Nature cherche à posséder ce qui est curieux et beau, et fuit ce qui est commun et grossier ; la Grâce, elle, se délecte de ce qui est simple et humble, ne repousse pas ce qui est rude, ne recule pas à se vêtir de vieux haillons.
IX
13 La Nature regarde vers les choses temporelles, se réjouit des gains terrestres, s’attriste d’un dommage, s’irrite de la plus légère parole injurieuse.
14 La Grâce au contraire vise à l’éternel, ne s’attache pas au temporel, ne se trouble pas de la perte des biens, ne s’aigrit pas aux plus dures paroles, parce que son trésor et sa joie sont établis dans le ciel où rien ne périt.
X
15 La Nature est cupide et reçoit plus volontiers qu’elle ne donne, aime ce qui est propre et particulier.
16 Quant à la Grâce, elle est compatissante et communicative, elle évite la singularité, se contente de peu, juge qu’il est plus heureux de donner que de recevoir. Act., XX, 35.
XI
17 La Nature penche vers les créatures, vers sa propre chair, vers les vanités et les discours . Certains ont traduit discursus par excursion, sortie, en tenant compte du verset suivant. Tout l'esprit de l'I. C. contre le discursus, pris stricto sensu, proteste cependant.
18 Au contraire, la Grâce attire à Dieu et aux vertus, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, restreint les allées et venues et rougit de paraître en public.
XII
19 La Nature aime volontiers quelque consolation extérieure, dans laquelle elle se délecte à son goût.
20 Au contraire, la Grâce cherche à se consoler en Dieu seul, à se délecter dans le Souverain Bien, par-dessus toutes choses visibles.
XIII
21 La Nature agit en tout pour le gain et son propre avantage, ne peut rien faire gratuitement, mais espère retirer de tout bienfait, soit prix égal sinon mieux, soit encore une louange ou faveur et elle désire que l’on prise beaucoup ses actes et ses dons.
22 La Grâce au contraire ne recherche rien de temporel ni ne postule d’autre prix que Dieu seul en récompense, et elle ne désire pas les biens Certains ont traduit discursus par excursion, sortie, en tenant compte du verset suivant. Tout l'esprit de l'I. C. contre le discursus, pris stricto sensu, proteste cependant. temporels, au-delà du nécessaire et qu’autant qu’ils sont capables de la servir à atteindre les biens éternels.
XIV
23 La Nature se réjouit du grand nombre de ses amis et de ses proches ; elle se glorifie de la noblesse de sa situation et de l’origine de sa race ; elle sourit aux puissants, flatte les riches, applaudit ses semblables.
24 La Grâce, elle, aime ses ennemis, ne se vante pas de la foule de ses amis, ne tient compte ni du rang, ni de l’origine de sa naissance, à moins que la vertu n’y soit plus haute ; elle favorise le pauvre plutôt que le riche, elle compatit davantage avec l’innocent qu’avec le puissant, elle se réjouit avec l’homme sincère et non avec le trompeur, exhorte toujours les bons à concourir aux meilleurs charismes Luc., VI, 27 ; I Cor., XIII, 6 ; I Cor., XII, 31. et à ressembler par les vertus au Fils de Dieu . C'est l'enseignement de saint Paul (I Cor., XII, 31) de pousser les bons à rechercher les charismes les meilleurs au lieu de les laisser se satisfaire, par fausse humilité, de minimes consolations. Quel paradoxe de rencontrer, dans le domaine de la perfection spirituelle, certains entraîneurs... tendant à se contenter des plus faibles records de leurs dirigés ! C'est pourtant le seul domaine où, par la grâce de Dieu, chacun peut devenir champion, sans prendre la place d'aucun.
XV
25 La Nature se plaint vite de ce qui lui manque ou la blesse, la Grâce supporte avec constance le dénuement.
XVI
26 La Nature fait tout infléchir vers elle, elle combat et discute pour elle-même.
27 Quant à la Grâce, elle ramène tout à Dieu, d’où tout émane à l’origine ; elle ne s’attribue aucun bien, ne présume rien avec arrogance, ne conteste pas, ne préfère pas son avis à celui d’autrui, mais en tout sentiment et toute pensée se soumet à l’éternelle Sagesse et au divin . Arroganter, l'arrogance consiste à s'arroger, s'attribuer plus qu'on ne doit. Comme tout est à Dieu l'arrogance renferme à la fois l'aversion de Dieu et la conversion à la créature.
XVII
28 La Nature désire savoir des secrets, et entendre des nouveautés ; elle veut paraître au dehors et expérimenter beaucoup par ses sens ; elle désire connaître et faire ce qui produit louange et admiration.
29 Au contraire, la Grâce ne s’occupe de percevoir ni nouveauté ni curiosité, parce que tout cela est né de la corruption originelle, puisqu’il n’y a rien de nouveau ni de durable sur la terre. Eccl., I, 9, 10.
30 Elle apprend donc à restreindre les sens, à éviter la vaine complaisance et l’ostentation, à cacher avec humilité ce qui est digne de louange ou d’admiration, à chercher en toute affaire et toute science un fruit utile et à la louange et l’honneur de Dieu ; elle veut qu’on ne vante ni elle ni ses oeuvres, mais souhaite que Dieu soit béni en Ses dons, Lui qui les prodigue sur tous par pure charité.
XVIII
31 Cette Grâce est une lumière surnaturelle et un certain don particulier de Dieu, la marque propre des élus et le gage du salut éternel Ephes., II, 8 ; Rom., IV, 11 ; Ephes., I, 14. qui soulève l’homme de la terre jusqu’à l’amour des choses du ciel, et de l’homme charnel produit un homme spirituel . Cf. note précédente.
32 Plus donc la Nature est fortement comprimée et vaincue, plus grande est la Grâce infusée et chaque jour, l’homme intérieur, par de nouvelles visitations, se reforme selon l’image de Dieu II Cor., IV, 16 ; Coloss., III, 10. .