CHAPITRE LIII – Que la grace de Dieu ne se mele pas a ce qui a saveur de la terre

I

1 Le Verbe : Mon fils, Ma grâce est précieuse, elle ne souffre pas d’être mêlée à des choses étrangères, ni aux consolations de la terre.

2 Il faut donc rejeter tous les empêchements à la grâce si tu souhaites en recevoir l’infusion.

3 Tâche de te tenir caché, aime habiter seul avec toi-même ; ne recherche l’entretien de personne, mais de préférence épanche effunde : répandre. L'auteur emploie le mot : épanchement, qui est celui du Ps. LXI, 9 : «Épanchez votre cœur en Sa présence», effundite coram illo corda vestra. «Cette manière de prier» – que le Catéchisme du Concile de Trente considère comme «le degré le plus élevé de l'oraison» – «prend le nom d'effusion ou épanchement» (De la Prière, chap. XXXVIII, § 3). en Dieu une prière dévote, afin de garder la componction de l’esprit et la pureté de conscience. compunctam teneas mentem : La componction est bien ici un recueillement qui provient de la prière.

4 Compte pour rien le monde tout entier.

5 Place l’occupation de Dieu avant tout ce qui est extérieur Dei vacacionem... Mihi vacare : Nous avons traduit l'occupation de Dieu... t'occuper de Moi... on devrait plutôt dire la «désoccupation de Soi en vue d'être occupé par Dieu». .

6 Car tu ne pourras jamais t’occuper de Moi et, en même temps, te délecter dans les choses qui passent . Cf. note précédente.

7 Il faut t’éloigner de tes amis et connaissances et tenir ton esprit dans la privation de toute consolation temporelle.

8 C’est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles du Christ, vu qu’ils sont des étrangers et des pèlerins en ce monde, de se retenir des désirs charnels qui combattent contre l’âme. I Petr., II, 11.

II

9 O ! Quelle confiance a le mourant que nulle affection ne retient au monde !

10 Mais avoir un cœur ainsi séparé de tout, l’âme malade ne le comprend pas encore, pas plus que l’homme animal I Cor., II, 14. ne connaît la liberté de l’homme intérieur.

11 Cependant, s’il veut vraiment être spirituel il lui faut renoncer tant aux éloignés qu’aux proches, et se garder de lui-même plus que de personne.

12 Si tu as victoire parfaite sur toi-même, tu subjugueras facilement le reste.

13 La victoire parfaite consiste à triompher de soi-même.

14 Celui qui s’assujettit lui-même – soumettant la sensualité à la raison – et dont la raison M’obéit en tout, celui-là est vraiment vainqueur de lui-même et maître du monde.

III

15 Si tu brûles de monter à ce sommet, il te faut commencer virilement et mettre la cognée à la racine pour arracher et détruire Matth., III, 10 ; Luc., III, 9 ; Jer., I, 10. tes penchants cachés et déréglés, envers toi-même et envers tout bien particulier et matériel.

16 De ce vice, selon lequel l’homme s’aime lui-même de façon trop déréglée, dépend à peu près tout ce qui est à détruire jusqu’à la racine . radicaliter : radicalement, est un de ces mots qui a perdu son sens fort de : jusqu'à la racine, comme au verset précédent.

17 Ce mal complètement vaincu et soumis, il s’ensuivra immédiatement grande paix et tranquillité . pax magna et tranquillitas : Le vocabulaire, toujours imprécis de l'auteur, emploie ici le mot de tranquillité,... après la grande paix... qui doit être le grand repos de l'extase selon le verset suivant. Empruntant à droite et à gauche sans souci d'une adéquation parfaite des mots aux faits, l'auteur reste toujours dans un flou qui l'a fait rejeter des théologiens. Double malheur pour les dévots devenus quasi sans bergers, et pour certains théologiens tendant au rationalisme.

18 Mais parce que peu d’hommes travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, et ne tendent plénièrement à sortir d’eux-mêmes, ils restent pris dans leur propre moi et ne s’élèvent pas en esprit au-dessus d’eux-mêmes.

19 Celui qui désire marcher librement avec Moi, il est nécessaire qu’il mortifie toutes ses affections mauvaises et déréglées et qu’il ne s’attache intérieurement, avec concupiscence, à aucune créature par un amour particulier.