CHAPITRE L – Comment l’homme desole doit se remettre en les mains de Dieu
I
1 Le Disciple : Seigneur Dieu, Père saint, sois béni maintenant et dans l’éternité, de ce que tout se fait comme Tu le veux et que tout ce que Tu fais est bon.
2 Que Ton serviteur se réjouisse en Toi, non en lui-même ni en personne d’autre, de ce que Toi seul es la joie véritable, Toi seul mon espérance et ma couronne, Toi seul, Seigneur, ma félicité et mon honneur.
3 Que possède Ton serviteur, sinon ce qu’il a reçu de Toi, sans l’avoir I Cor., IV, 7. même mérité !
4 Tout ce que Tu as donné, en fait, est à Toi.
5 Je suis pauvre et dans les tribulations depuis ma jeunesse Ps., LXXXVII, 16. et mon âme s’afflige quelque fois jusqu’aux larmes d’autres fois même se trouble à cause de passions qui la dominent.
II
6 Je désire la joie de la paix ; j’aspire à la paix de Tes enfants qui se repaissent dans la lumière de Ta consolation.
7 Si Tu me donnes la paix, si Tu m’infuses la joie sainte, l’âme de Ton serviteur sera pleine de mélodie et empressée à Te louer.
8 Mais si Tu Te retires comme Tu en as souvent l’habitude, il ne pourra parcourir la voie de Tes commandements ; au contraire il s’agenouillera pour frapper sa poitrine car il n’en est plus comme hier et avant-hier quand Ta lumière resplendissait sur sa tête et que l’ombre de Tes ailes le protégeait Ps., CXVIII, 32 ; Gen., XXXI, 5 et alibi ; Job, XXIX, 3 ; Ps., XVI, 8. contre l’assaut des tentations.
9 Père juste et toujours digne de louange, voici l’heure Joan., XVII, 25. d’éprouver Ton serviteur.
10 Père aimable il est juste qu’en cette heure Ton serviteur souffre quelque chose pour Toi.
11 Père à jamais adorable, voici venue l’heure dont Tu as la prescience de toute éternité où, pour un peu de temps, Ton serviteur succombe aux yeux des autres, alors qu’il est toujours intérieurement en Toi.
12 Qu’il soit pour très peu de temps méprisé, humilié et défait devant les hommes ; qu’il soit brisé par les souffrances et les langueurs afin qu’il ressuscite avec Toi dans l’aurore d’une nouvelle lumière et qu’il soit glorifié dans les cieux.
13 Père saint, Tu en as ainsi disposé ; Tu l’as voulu ainsi et ce que Tu as ordonné est accompli. Joan., XVII, 11 ; Judith, IX, 4.
IV
14 Souffrir et être dans la tribulation en ce monde pour Ton amour c’est encore une grâce pour Ton ami, toutes les fois que Tu permets qu’il en soit ainsi de la part de n’importe qui.
15 Rien ne se fait sur la terre sans dessein de Ta providence, ni sans cause Ephes., I, 11 ; Judith, IX, 5 ; Job, V, 6. .
16 Il m’est bon Seigneur que Tu m’aies humilié, afin que j’apprenne les voies de Ta justice Ps., CXVIII, 71. et que je rejette toute enflure du cœur et toute présomption.
17 Il m’est utile que la confusion ait couvert mon visage Ps., LXVIII, 8. , afin que je cherche ma consolation en Toi plutôt que dans les hommes ! Le chanoine de Windesheim reprend son thème de l'utilité des épreuves, de la souffrance, de la misère du monde pour nous rejeter en Dieu. C'est ce que constatera Péguy quelques mois avant sa mort, dans son dernier ouvrage : Clio. L'homme de quarante ans «sait le grand secret, de toute créature le secret le plus universellement connu et qui pourtant n'a jamais filtré, le secret d'état entre tous, le secret le plus universellement confié, de proche en proche, de l'un à l'autre, à demi-voix basse, au long des confidences, au secret des confessions, au hasard des routes, et pourtant le secret le plus hermétiquement secret... Il sait, et il sait qu'il sait. Il sait que l'on n'est pas heureux. Il sait que depuis qu'il y a l'homme, nul homme n'a jamais été heureux !» (N. R. F., p. 176.)
18 Par là, j’ai aussi appris à redouter Ton inscrutable jugement qui afflige le juste avec l’impie mais non sans équité ni justice Ces afflictions, extérieurement semblables, ont des buts très différents : châtiment pour l'un, exercice de trempe pour l'autre ; ou des résultats opposés : l'un endurcit son cœur, l'autre l'amollit. .
V
19 Grâces Te soient rendues de ce que tu ne m’as point épargné les maux, mais écorché sous les coups des verges de l’amour, en m’infligeant des douleurs et en m’envoyant des angoisses, tant au-dedans qu’au dehors.
20 Rien de ce qui est sous les cieux ne me consolera sinon Toi, Seigneur mon Dieu, céleste médecin des âmes, qui frappes et guéris, qui fais descendre aux enfers et en retires. 20 Thren., I, 2 ; Deut., XXXII, 39 ; Tob., XIII, 2 ; I Reg., II, 6 ; Sap., XVI, 13.
21 Ta discipline est sur moi et Ta verbe même m’instruira. Ps., XVII, 36.
VI
22 Me voici Père bien-aimé, je suis dans Tes mains, je m’incline sous la verge de Ta correction ; frappe mon dos et mes épaules afin que je fasse prendre à ma tortueuse nature la courbe de ta volonté.
23 Fais de moi un pieux et humble disciple, comme Tu le fais si bien à l’accoutumée, afin que je marche au moindre signe.
24 Je me remets à Toi avec tout ce qui est à moi, pour être corrigé ; mieux vaut être corrigé ici-bas qu’hors du temps.
25 *Tu connais toutes choses et chacune en particulier, et rien de la conscience des hommes ne T’est caché . Joan., XVI, 30 ; Job, XLII, 1.
26 Tu connais ce qui arrivera avant que cela ne soit fait et Tu n’as pas besoin Dan., XIII, 42 ; Joan., XVI, 30. qu’on T’instruise ou T’avertisse de ce qui se passe sur la terre.
27 Tu sais ce qui est expédient à mon avancement et combien la tribulation sert à expurger la rouille de mes vices . Sénèque appelle le vice : rubigo animorum : la rouille des âmes. La pénétration du moralisme païen que révèle déjà le ton sentencieux de l'auteur affleure ici. 20 Thren., I, 2 ; Deut., XXXII, 39 ; Tob., XIII, 2 ; I Reg., II, 6 ; Sap., XVI, 13. Précisons que dans le cas des Écritures Saintes, "comme l'auteur de l'Écriture est Dieu, qui
28 Fais de moi selon Ton aimable et bon plaisir et ne méprise pas ma vie de péché que nul ne connaît mieux ni plus clairement que Toi.
VII
29 Donne-moi, Seigneur, de savoir ce qu’il faut savoir, c’est-à-dire d’aimer ce qui doit être aimé, de louer ce qui Te plaît le plus, d’estimer ce qui T’apparaît le plus précieux, de blâmer ce qui devant Tes yeux est sordide.
30 Ne me laisse pas juger selon ce que mes yeux voient à l’extérieur, ni prononcer selon les ouï-dire des hommes ignorants, mais que je discerne dans un jugement véridique les choses spirituelles des choses visibles et que je recherche toujours, en toute chose, le bon plaisir de Ta volonté. Is., XI, 3 ; Ps., XL, 9.
VIII
31 Les sens de l’homme le trompent souvent dans son jugement, les amis du siècle se trompent aussi en aimant seulement ce qu’ils voient.
32 Pourquoi un homme serait-il meilleur parce qu’un autre homme l’estime plus grand ?
33 Celui qui exalte est un trompeur qui trompe, un homme vain qui gonfle un autre homme vain, un aveugle qui égare un autre aveugle, un infirme qui déçoit un infirme, et vraiment louer sans raison, c’est plutôt couvrir de confusion.
34 Car chacun n’est que ce qu’il est, à Tes yeux, et rien de plus, dit S. BONAVENT., in Vita S. Francisci, cap. 6. l’humble saint François.