CHAPITRE V – De l’admirable effet de l’amour divin
Voir note Ce chapitre est un des plus révélateurs du caractère de l'expérience de l'auteur.
I
1 Le Disciple : Je Te bénis, Père Céleste, Père de mon Seigneur Jésus- Christ II Cor., I, 3. , parce que Tu as daigné Te souvenir de moi, pauvret.
2 O Père des miséricordes et Dieu de toute consolation II Cor., I, 3 ; Is., LXVI, 13. , grâce Te soit rendue de ce que moi, indigne de toute consolation, Tu me ranimes parfois de Ta consolation.
3 Je Te bénis sans cesse et Te glorifie, avec Ton Fils unique et avec l’Esprit Saint Consolateur, dans les siècles des siècles.
4 Ah ! Seigneur mon Dieu, mon Saint Époux Amator, ici, n'est plus seulement l'Ami, mais l'Époux. Il s'agit d'une expérience d'union avec rejaillissement corporel qui se traduit par l'exultation, c.-à-d. stricto sensu, une série de tressaillements, d'aspirations de la vitalité vers le haut, d'un caractère spécial qui constitue l'une de ces faveurs secrètes dont parle saint Bonaventure, que «nul ne connaît s'il ne la reçoit». , quand Tu viendras en mon cœur toutes mes entrailles exulteront Prov., XXIII, 16 ; Ps., LXXXIII, 3. !
5 Tu es ma gloire et l’exultation de mon cœur ; Tu es mon espérance et mon refuge au jour de ma tribulation Ps., III, 4 ; Ps., CXVIII, 8 ; Ps., XC, 9 ; Ps., CXLI, 6 ; Ps., XXXI, 7 ; Jer., XVI, 19. .
II
6 Mais parce que mon amour est encore débile et ma vertu imparfaite, il m’est nécessaire d’être conforté et consolé par Toi.
7 Visite-moi donc plus souvent et instruis-moi de la sainte doctrine Job., XXXIII, 16. .
8 Délivre-moi des passions mauvaises et guéris mon cœur de tous ses appétits déréglés, afin qu’intérieurement guéri et suffisamment purifié, je sois rendu capable d’aimer, fort pour souffrir, ferme pour persévérer.
III
9 L’Amour est la grande réalité Magna res est amor. Dieu est la seule res, disait saint Augustin, la seule réalité ; le mot chose, ici, serait insuffisant pour désigner l'Amour qui est l'essence même de Dieu, selon Denys véritable Aréopagite. Les versets suivants s'appliquent tantôt à l'Amour, tantôt à son reflet chez l'homme. , le bien grand entre tous les biens ; seul Il rend léger tout ce qui est pesant, et fait supporter avec égalité tout ce qui est inégal.
10 Car Il porte le fardeau sans fatigue et rend douce et savoureuse toute amertume.
11 L’amour généreux de Jésus pousse aux grandes œuvres, et excite à désirer toujours plus de perfection.
12 L’amour aspire vers les hauteurs et à ce que rien d’en-bas ne le retienne.
13 L’amour veut être libre et étranger à toutes les affections du monde, afin que rien n’empêche son regard intérieur, afin de n’être ni pris dans les rêts de quelque avantage temporel, ni terrassé par les adversités.
14 Rien de plus doux que l’amour, rien de plus fort, rien de plus haut, rien de plus vaste, rien de plus agréable, rien de plus rempli, rien de meilleur au ciel et sur terre car l’amour est né de Dieu I Joan., IV, 7. et ne peut se reposer qu’en Dieu, au-dessus de tout le créé.
IV
15 L’Aimé L'Aimé est ici le Saint-Esprit ou Esprit d'Amour qui est d'abord spiré en nous par le Père, puis remonte de nous au Père – si nous ne nous l'approprions pas. L'auteur parle ici de l'amour tantôt comme émis, tantôt comme reçu, tantôt comme renvoyé. Il essaie de donner l'impression de son omni-activité, totalement libre : «L'Esprit souffle où Il veut, quand Il veut» et utilise des expressions du Cantique des Cantiques. vole, court et se réjouit ; Il est libre et rien ne Le retient.
16 Il donne tout pour avoir tout et possède tout en toute chose, car Il repose au-dessus de tout dans l’Un suprême, de qui découle et procède tout bien.
17 Il ne se retourne pas vers les dons, mais se tourne vers le donateur pardessus tous les biens.
18 Souvent l’amour ignore son propre mode d’aimer, mais brûle par-dessus tout mode Étant donné l'ambiguïté de modum nescit, le verset pourrait se traduire par : «l'amour ignore toute mesure», mais mieux : «l'amour connaît par mode de nescience». L'amour est, en effet, modinescius dira .
19 L’amour ne sent point le fardeau, ne calcule pas les fatigues ; il aspire à plus qu’il ne peut.
20 Il ne prétexte point d’impossibilités, parce qu’il juge que tout, sans restriction, lui est possible et permis Dessinant le sommet du Carmel, saint Jean de la Croix inscrit : «Là, il n'y a plus de Loi» et saint Augustin avait dit : «Aime et fais ce que tu veux.» .
21 Aussi est-il capable de tout, réalise beaucoup, acquiert effectivement, là où celui qui n’aime pas défaille et succombe.
V
22 L’amour veille, et même en dormant il ne dort pas ; fatigué, il est sans lassitude, lié, il n’est pas ligoté, effrayé, il n’est pas troublé, mais comme une vive flamme et une torche brûlante perce les nues et passe outre avec assurance Ce verset caractéristique, qui reprend la phrase de l'Épouse du Cantique : «Je dors, mais mon cœur veille» est peut-être la clef du genre de camouflage ou de la confusion de l'auteur. Des phrases-clefs sur l'extase alternent avec des phrases de caractère ascétique. .
23 Si quelqu’un aime «Si quelqu'un aime.» L'auteur aurait dû dire : Si quelqu'un a aimé, a atteint l'union, il en sort en entonnant cette ardente aspiration des versets 24 à 29. , il sait ce que clame cette voix.
24 Quelle grande clameur à l’oreille de Dieu que cet ardent désir de l’âme qui dit : “Mon Dieu ! mon Amour ! Tu es tout mien et je suis tout Tien !”
VI
25 “Dilate-moi dans l’amour, afin que j’apprenne à goûter par la bouche intérieure du cœur combien il est suave d’aimer, d’être liquéfié dans l’amour et d’y baigner Les trois versets suivants sont gonflés de réminiscences du Cantique des Cantiques, mais le heurt des comparaisons ne doit pas nous faire oublier qu'il s'agit d'une expérience ineffable et supra-spatiale. L'on peut ainsi se «dilater» au point d'être «liquéfié» et de «nager» en sa propre surabondance de joie. !”
26 “Que, soutenu par Ton Amour, mon esprit s’élève au-dessus de moimême par l’excès de ma ferveur et par la ligature de mon corps Stupore : l'engourdissement, la ligature, la léthargie, la paralysie des sens. Rappelons-nous le vin de componction... vin d'engourdissement. !”
27 “Que je chante le Cantique de l’amour ; que je Te suive, mon BienAimé, dans les hauteurs !”
28 “Que mon âme défaille en Te louant, dans la jubilation de l’amour !”
29 “Que je T’aime plus que moi, ne m’aime que pour Toi, et aime en Toi tous ceux qui t’aiment vraiment, comme l’ordonne la loi d’amour rayonnant de Toi.”
VII
30 L’Amour est prompt, sincère, compatissant, charmant et agréable, fort, patient, fidèle, prudent, sans versatilité, viril ; Il ne se recherche jamais Lui- même I Cor., XIII, 5. L'amour est diffusif de soi, c'est un rayon qui se propage et ne peut se propager qu'en se transmettant à autrui. Qui voudrait le garder, stopperait le circulus, couperait le courant au lieu d'accumuler des réserves. .
31 Dès que quelqu’un se recherche lui-même, en effet, par là il déchoit de l’amour.
32 L’amour est circonspect, humble et droit, sans mollesse, ni légèreté, ne tend pas aux choses vaines, est sobre, chaste, stable, paisible ; il contrôle la sensibilité tout entière.
33 L’amour est soumis et obéissant aux supérieurs, vil et méprisable pour lui-même, dévoué et reconnaissant envers Dieu, toujours plein de foi et d’espérance en Lui, même quand il ne savoure pas Dieu, car dans l’amour on ne vit pas sans douleur.
VIII
34 Celui qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’établir dans la volonté du Bien-Aimé n’est pas digne d’être appelé : ami.
35 Il faut que l’ami e Nous avons adopté pour : amator, le mot d'ami et non d'amant comme au XVII siècle. Cela est plus conforme à la spiritualité du moyen âge, tel que le Livre de l'Ami et de l'Aimé, de Raymond Lulle (mort en 1315). embrasse volontiers, pour le Bien-Aimé, tout ce qui est dur et amer, et que les accidents les plus contraires ne puissent le détourner de Lui.