CHAPITRE XLIX – Du desir de la vie eternelle et des grands biens promis a ceux qui combattent

I

1 Le Verbe : Mon fils, quand tu sens d’En Haut le désir de l’éternelle béatitude s’infuser en toi et que tu aspires à sortir du temple de ton corps, afin de pouvoir contempler Ma Lumière sans l’ombre de vicissitude, dilate ton II Petr., I, 13 ; Joan, XVII, 24 ; Jac., I, 17. cœur et reçois de tout ton désir cette inspiration.

2 Rends les plus grandes grâces à la bonté d’En Haut qui agit envers toi si favorablement, te visite avec clémence, te stimule avec ardeur, te soulève puissamment afin que ton propre poids ne te fasse glisser jusqu’au terreux.

3 Tu ne reçois cela à la suite ni de ta pensée ni de ton effort, mais par la seule condescendance de la grâce d’En Haut et du regard divin, afin que tu avances en vertu et en plus grande humilité et te prépares à de futurs combats, que tu adhères à Moi de toute l’affection de ton cœur et t’appliques à me servir avec une brûlante volonté.

II

4 Mon fils, souvent le feu est ardent mais la flamme ne s’élève pas sans fumée.

5 Ainsi quelques-uns brûlent du désir du ciel, mais cependant ne sont point exempts de la tentation des appétits charnels.

6 C’est pourquoi ils n’agissent pas tout à fait purement pour l’honneur de Dieu, bien qu’ils le lui demandent avec un grand désir.

7 Tel est souvent ton désir qui est insinuant jusqu’à l’importunité.

8 Car ce qui est souillé par l’intérêt personnel n’est ni pur, ni parfait.

III

9 Demande non ce qui te plaît ou t’est avantageux, mais ce qui Me plaît et M’honore parce que, si tu juges droitement, tu dois préférer et, encore plus, suivre Mes ordonnances plutôt que ton désir et tout ce qui est désirable.

10 J’ai connu ton désir et entendu tes gémissements Ps., XXXVII, 10. incessants.

11 Tu voudrais déjà être dans la liberté glorieuse des fils de Dieu Rom., VIII, 21. ; tu te délectes par avance de l’éternelle demeure et de la céleste patrie, mais cette heure n’est pas encore venue ; au contraire c’est encore un autre temps, le temps de la guerre, veux-Je dire, le temps du travail et de l’épreuve . L'insistance sur les épreuves, les tentations, les hauts et les bas du contemplatif, froissent par donner l'impression que la vie mystique est une vie spécialement éprouvée et secouée. En fait, il en est ainsi de toute vie, mais les épreuves et changements y portent sur des circonstances plus charnelles : maladies, revers de fortune, trahisons intimes, etc., dont se composent les conversations de la plupart des gens. En outre, cette continuelle préparation «à de futurs combats» (vers. 3) n'est qu'une des lois de la vie qui ne peut se maintenir et se développer qu'en réagissant à des épreuves.

12 Tu souhaites d’être rempli du Souverain Bien, mais tu ne peux l’atteindre maintenant.

13 C’est Moi-même. Attends-Moi, dit le Seigneur, jusqu’à ce qu’arrive le Royaume de Dieu. Sophon., III, 8 ; Luc., XXII, 18.

IV

14 Tu dois encore être éprouvé sur la terre, et exercé de mille manières.

15 Parfois la consolation te sera accordée, mais la pleine satiété ne te sera pas concédée.

16 Affermis-toi et deviens fort, tant pour faire que pour souffrir ce qui Jos., I, 7. est contraire à la nature.

17 Il faut que tu revêtes l’homme nouveau «Revêtir l'homme nouveau», selon Jean de la Croix, c'est chez l'homme quitter les manières d'opérer par le sens «de bas aloi et fort naturelles faute d'avoir l'or de l'esprit purifié et illustré». Cela, le Seigneur l'opère en l'âme «par le moyen d'une obscure et pure contemplation» durant la seconde nuit de l'esprit qui est la principale partie de la purification de l'âme (Nuit obscure, II, III). et sois changé en un autre homme. Ephes., IV, 24 ; Coloss., III, 10 ; I Reg., X, 6.

18 Il te faut souvent faire ce que tu ne veux pas et il faut renoncer à ce que tu voudrais.

19 Ce qui plaît aux autres aura du succès ; ce qui te plaît n’avancera pas plus loin.

20 Ce que disent les autres sera entendu, ce que tu dis comptera pour rien.

21 Les autres demanderont et recevront ; tu demanderas et n’obtiendras point.

22 Les autres seront déclarés grands par la bouche des hommes, mais sur toi on se taira.

23 On confiera aux autres ceci ou cela, mais tu seras jugé n’être utile à rien.

V

24 La nature s’attriste quelquefois à cause de cela et il est grand de le supporter en silence.

25 Le fidèle serviteur de Dieu a coutume d’être éprouvé ainsi et de mille autres façons, afin qu’il connaisse jusqu’à quel point il sait se renoncer et se briser en tout.

26 Il n’est guère de cas où tu aies plus besoin de mourir à toi-même que lorsqu’il te faut voir et souffrir ce qui s’oppose à ta volonté, surtout lorsqu’on te commande des choses qui t’apparaissent inopportunes ou de moindre utilité.

27 Et parce que, soumis à la règle, tu n’oses résister au pouvoir supérieur, il te paraît dur de marcher au gré d’autrui et de laisser de côté tout sentiment propre.

VI

28 Mais pense, Mon fils, au fruit de ces travaux et à leur récompense excessivement grande, ainsi tu n’auras point de peine mais ta patience sera très fortement soulagée. Gen., XV, 1 ; Hebr., VI, 13.

29 Car pour le peu de cette volonté à laquelle aujourd’hui tu renonces spontanément, alors tu feras ta volonté à jamais dans les cieux.

30 Là, tu trouveras en effet tout ce que tu voudras, tout ce que tu pourras désirer.

31 Là, une abondance de bien s’offrira entièrement à toi, sans crainte d’être perdue.

32 Là, ta volonté toujours unie à la Mienne ne désirera rien d’étranger ou de particulier.

33 Là, nul ne te résistera ; personne ne se plaindra de toi ; personne ne te gênera ni te résistera, mais tous les objets de tes désirs seront présents à la fois ; ils nourriront toutes tes affections et les combleront jusqu’au summum.

34 Là, je te rendrai gloire pour tous les affronts endurés, le manteau d’honneur pour les tristesses et un siège dans mon Royaume dans l’éternité, pour le [présent] dernier rang Is., LXI, 3 ; Luc., XIV, 10 ; I Mach., II, 57. .

35 Là, le fruit de l’obéissance apparaîtra, les tribulations perpétuelles deviendront joie, et l’humble sujétion sera couronnée de gloire.

VII

36 Incline-toi donc, maintenant, sous la main de tous et sans te soucier de qui a dit ou ordonné cela, mais aie grand souci – qu’il s’agisse d’un supérieur, d’un inférieur ou d’un égal, quelque chose qu’il t’expose ou t’indique – de t’appliquer à tout prendre en bien et à le réaliser d’une volonté sincère.

37 Que l’un recherche ceci, l’autre cela, que celui-là se glorifie et qu’il en soit loué mille et mille fois – pour toi ne te réjouis ni de ceci ni de cela, mais du mépris de toi-même et en Moi seulement du bon plaisir et de l’honneur.

38 Ce que tu dois souhaiter, c’est que Dieu soit toujours glorifié en toi, soit par ta vie, soit par ta mort. Philip., I, 20.