CHAPITRE XXXIV – Celui qui aime savoure Dieu par- dessus tout et en tout
Voir note Ce chapitre traite de la saveur, ou perception intérieure de la douceur divine, qui est l'une des expériences les plus communes depuis l'état de progressant. Cette saveur expérimentée dans la Volonté (et non la sensibilité) a pour but d'enseigner l'intelligence humaine, de lui faire toucher, goûter, ce monde invisible qu'elle ne peut étreindre rationnellement.
I
1 Le Disciple : Voici mon Dieu et mon Tout L'élan «Mon Dieu et mon Tout» était employé par saint François d'Assise qui le répétait jusqu'à être saisi par l'extase. Ce chapitre est très inspiré des auteurs franciscains et de saint Bonaventure. ! I Cor., XV, 28.
2 Que vouloir davantage ? Et quelle félicité plus grande puis-je désirer ?
3 O ! savoureuse et douce parole ! Mais pour celui qui aime le Verbe, non le monde, ni ce qui est dans le monde. I Joan., II, 15.
4 Mon Dieu et mon Tout ! I Cor., XV, 28.
5 A celui qui est intellectuel cette parole suffit, mais à celui qui aime, il est délicieux de la répéter souvent.
6 Puisque Toi présent, tout est délicieux, Toi absent, tout est fastidieux.
7 Tu rends le cœur tranquille , donnes le grand repos et la joie de grande fête.
8 Tu fais bien comprendre toute chose et qu’il faut Te louer en tout ; rien, sans Toi, ne peut nous plaire longtemps . Tout «est bon, très bon» dit Dieu parlant de Sa création dans la Genèse, I. Il n'y a pas de mal absolu en elle. «La nature du bien étant de produire et de conserver, la nature du mal étant de corrompre et de détruire, tous les êtres procèdent du bien, et rien de ce qui est ne saurait procéder du mal : le mal n'est donc pas car il se détruirait lui-même. S'il subsiste, il n'est donc pas mal absolument, et il se mêle à quelque bien d'où il emprunte tout ce qu'il a d'être... De plus le Bien dépasse infiniment tous les êtres : d'où il suit qu'en une certaine manière le non-être a place en lui. Mais le mal n'est ni être, car alors il ne serait pas absolument le mal, ni non-être car cette appellation transcendantale ne convient qu'à ce qui est dans le Souverain Bien d'une façon suréminente. Le Bien s'étend donc loin par delà tout être et tout non-être ; et le mal ne sera ni être, ni non-être mais quelque chose de plus étranger au bien que le non-être, quelque chose qui n'arrive même pas à la hauteur du non-être» (Des Noms Divins, chap. IV, 19). Cette citation est caractéristique de la connaissance, par le mystique, de la Bonté en tout. C'est à ce niveau qu'il faut saisir les versets qui suivent.
9 Mais si elle doit être agréable et savourée comme bonne, il faut que Ta grâce nous soit présente et que le sel de Ta sagesse l’assaisonne.
II
10 Celui qui Te savoure, en quoi ne trouvera-t-il pas de saveur ?
11 Et qui ne Te savoure pas, que pourra-t-il trouver d’agréable ?
12 Mais ils renoncent à Ta sagesse Faut-il rappeler, avec saint Isidore de Séville, que Sapientia vient de sapor, que sapiens signifie à la fois sage et savourant et qu'ainsi la Théologie mystique est une savoureuse perception de Dieu, sans connaissance distincte mais confuse et infuse. Cette saveur, alliée à des mouvements, des allées et venues de douceur divine, au début, devient par la suite une saveur imperceptible, dans la foi, tellement en état de repos, qu'elle est comme la paix et la joie des plus grands mystiques, non seulement ineffable mais indiscernable, dans un état d'impassibilité quasi angélique. [savoureuse] ceux qui savourent le monde, qui savourent la chair , car dans l’un se rencontre beaucoup de I Cor., I, 19 et alibi ; Jer., VIII, 9 ; Rom., VIII, 5. vanité, dans l’autre la mort.
13 Quant à ceux qui Te suivent dans le mépris du monde et la mortification de la chair, ils sont reconnus pour être vraiment sages, parce qu’ils passent de la vanité à la vérité, et de la chair à l’esprit.
14 Dieu est à leur goût, et quoiqu’ils trouvent de bien dans les créatures, ils le rapportent entièrement à la louange de leur Créateur.
15 Elle est toutefois dissemblable et même très dissemblable la saveursagesse de Dieu de celle de la créature, celle de l’Éternité de celle du temps, celle de la Lumière Incréée de celle de la lumière qui en est un reflet Pour bien comprendre cette différence de degré qui fait que l'Être de Dieu transcendant est très dissemblable de l'être de l'homme, comme de l'être de chaque espèce d'ange, voyez Op. IV, chap. XXXI, note 1007 du vers. 5. .
III
16 O ! Lumière Éternelle, transcendante à toutes les lumières créées, darde d’En Haut un éclair Ps., CXLIII, 6. qui pénètre jusqu’au plus intime de mon cœur ! Au sens strict, il s'agirait de la transverbération du cœur, mais sans doute, ici, simplement de la «vive flamme» que l'auteur imagine sous cette forme ! ou plus simplement même de «l'aiguille d'or» de saint Jean Climaque.
17 Purifie, clarifie, réjouis et vivifie mon esprit, avec ses puissances, afin que je me colle à Toi dans des extases de jubilation ! Les traducteurs qui, comme le pseudo-Gonnelieu, traduisent «jubilosis excessibus» par des «transports de joie» font penser à ces bonnes âmes qui remplacent «amour» par «tambour». Ils ne risquent pas d'amener les âmes à de saints désirs et leur responsabilité est grande devant Dieu qui a dit : «Soyez parfaits, comme votre Père Céleste est parfait !»
18 O ! Quand viendra-t-elle cette heure bienheureuse et désirable, pour que Tu puisses me rassasier de Ta présence et être tout en tout I Cor., XV, 28. pour moi ?
19 Aussi longtemps que cela ne me sera point accordé, ma joie ne sera pas plénière.
20 Hélas ! Le vieil homme vit encore en moi ; il n’est pas entièrement crucifié ; il n’est pas parfaitement mort Rom., VI, 6, 10. .
21 Il a encore de fortes concupiscences contre l’esprit Galat., V, 17 ; Rom., VII, 23. ; il excite des guerres intestines et ne supporte pas que le royaume de mon âme soit dans le repos.
22 Mais Toi qui domines la puissance de la mer, Toi qui adoucis le mouvement de ses flots, lève-Toi et secours-moi. Ps., LXXXVIII, 10 ; Ps., XLIII, 26.
23 Dissipe les nations qui veulent la guerre, pulvérise-les par Ta force. Ps., LXVII, 31 ; Ps., LVIII, 12 ; Judith, IX, 11.
24 Fais éclater, je T’en prie, Tes merveilles et que Ta droite soit glorifiée, car je n’ai point d’autre espérance et, pour moi, il n’est d’autre refuge Eccli., XVII, 7 ; Eccli., XXXVI, 7 ; Ps., XXX, I, 4 et alibi. qu’en Toi, Seigneur mon Dieu.