CHAPITRE XXXI – Qu’il faut laisser toute creature afin de pouvoir trouver le createur

I

1 Le Disciple : Seigneur, j’ai bien besoin d’une plus grande grâce encore, si je dois parvenir au point où personne, ni aucune créature, ne pourra m’être une entrave . Ce chapitre reprend, sous une forme nouvelle, le désir d'extase du chapitre XXI et explicite la nécessité de se détacher de toute opération sensible et même intellectuelle pour arriver à l'union à Dieu, selon l'enseignement de Denys (cf. chap. XXI, note 905 du vers. 2).

2 Car aussi longtemps que quelque chose me retient, je ne puis m’envoler librement vers Toi.

3 Il désirait voler librement celui qui disait : “Qui me donnera les ailes de la colombe, et je volerai et me reposerai.” Ps., LIV, 7.

4 Qu’y a t-il de plus en repos que l’homme à l’œil simple Matth., VI, 22 ; Luc., XI, 34. Celui qui pratique la «simple œillade» de Lorenzo Scupoli (cf. Op. II, chap. IV, note 403 du titre), la jaculatoire monologique, on dit aussi monologistique. ? Et qu’y at-il de plus libre que celui qui ne désire rien sur terre ?

5 Il faut donc passer au-delà de toute créature et se délaisser soi-même parfaitement, s’établir dans l’extase Ps., LXVII, 28. et constater que le Créateur de toutes choses n’a rien de semblable aux créatures . Nil simile habere : L'homme a été créé «à l'image et à la ressemblance» ou mieux «image et reflet» du Créateur (Gen., I). Mais Dieu, Lui, n'a rien de semblable aux créatures. Denys l'exprime fortement : «Tout existait en Lui, avant d'exister en dehors de Lui ; tout Lui appartient en propre, le prêt qu'il fait aux créatures ne saurait l'enrichir ni l'appauvrir : Tout est à Lui et en Lui ; mais rien n'est à Lui, ni en Lui, au degré et à la forme où Il est en nous. Cela même par quoi nous sommes, c'était Lui avant notre création ; depuis notre création ce n'est plus Lui, c'est nous». (Des Noms Divins, Argument)

6 Mais si l’on n’est pas dégagé de toute créature, on ne pourra pas tendre, librement, vers Dieu.

7 Voilà pourquoi on rencontre peu de contemplatifs, car peu savent se séparer totalement des créatures périssables.

II

8 Pour cela une grande grâce est requise, qui élève l’âme et la ravisse au-dessus d’elle-même Le chanoine de Windesheim, comme le biographe de saint Thomas d'ailleurs, ne fait pas suffisamment la distinction nécessaire entre l'élévation ou l'extase simple, conséquence de l'oraison, et le ravissement ou rapt qui peut être antécédent à l'oraison, (cf. Garrigou-Lagrange, Perfection chrétienne et Contemplation). Normalement, les ravissements sont très rares, tandis que les extases peuvent être quasi quotidiennes, selon Hugues de St Victor. Les premiers exigent une intervention spéciale et brutale de l'Esprit, les seconds sont conformes à la structure de l'homme d'oraison, en oraison (Cf. aaeII-II, 175, 2). .

9 Et à moins que l’homme ne soit élevé en esprit, libéré de toutes les créatures et entièrement uni à Dieu, quoi qu’il sache, quoi qu’il possède même, ne pèse guère.

10 Il restera nain longtemps, et ne fera que croupir, celui qui estime qu’autre chose est grand, en dehors du Seul, de l’Unique, de l’Immense, de l’Éternel Bien.

11 Car tout ce qui n’est pas Dieu est néant, et doit être compté pour néant.

12 Il y a grande différence entre la sagesse d’un homme illuminé et fervent et la science d’un clerc lettré et studieux.

13 Cette doctrine qui découle d’En-Haut sous l’influx divin est beaucoup plus noble que celle que l’homme acquiert laborieusement par son effort humain . L'auteur oppose ici la science acquise à la sagesse infuse. Il ne semble nulle part traiter de la prétendue contemplation acquise, qui fit couler beaucoup d'encre aux siècles suivants.

III

14 On rencontre beaucoup de gens qui désirent la contemplation mais ils ne s’appliquent pas à s’exercer à ce qu’elle requiert.

15 C’est grand empêchement de s’en tenir aux signes et choses sensibles, d’avoir peu souci de la mortification parfaite . La parfaite mortification consiste à se laisser aller à la «mort blanche» par la perte des sens. Ce n'est qu'en cet état provisoire que nous pouvons être assurés d'être parfaitement détachés (car c'est Dieu qui nous détache) du monde visible.

16 Je ne sais comment dire, quel esprit nous conduit et ce que nous prétendons, nous, qui paraissons être appelés ; spirituels, quand nous déployons un tel effort et un si grand soin pour des choses misérables et éphémères, alors que rarement et à peine nous pensons, tous sens rassemblés, à nous concentrer sur notre monde intérieur.

IV

17 Hélas ! Aussitôt après une médiocre recollection, nous faisons irruption au dehors et ne pesons pas nos actions dans un examen rigoureux.

18 Nous ne prenons pas garde où gisent nos affections et nous ne déplorons pas combien tout est impur [en nous].

19 Toute chair avait, assurément, corrompu sa voie, c’est pourquoi survint le grand déluge. Gen., VI, 12, 17.

20 Nos affections intérieures étant donc grandement corrompues, nécessairement faction qui s’ensuit, révélatrice de notre manque de vigueur intérieure, tourne à la corruption.

21 Le fruit de bonne vie procède du cœur pur. I Tïm., I, 5.

V

22 On s’informe de ce qu’un tel a produit de grand, mais on ne mesure pas avec tant d’attention s’il a agi par grande vertu.

23 On s’inquiète s’il est fort, riche, beau, habile ou bon écrivain, bon chantre, bon laboureur.

24 La plupart taisent combien il est pauvre en esprit, combien patient et doux, combien dévot et intérieur.

25 La nature regarde l’extérieur de l’homme, la grâce se tourne vers l’intérieur.

26 Celle-là est souvent trompée, celle-ci espère en Dieu afin de n’être point déçue.