CHAPITRE XXVI – De l’eminente liberation de l’Esprit que merite plus la priere suppliante que la lecture

Voir note De eminentia liberae mentis, c'est la libération de l'esprit, éminente, totale, la haute contemplation ou contemplation éminente (suréminente, dira même Ruysbroeck). «Libera mentis... cum admiratione suspensa», est la définition même de la contemplation, d'après Richard de Saint-Victor.

I

1 Le Disciple : Seigneur, ceci est œuvre d’homme arrivé à la perfection Le parfait est celui qui, à force d'avoir répété volontairement en lui la prière monologique, se dispose à entendre, d'une certaine manière, la prière se réaliser en lui, à un rythme généralement lent et régulier. C'est chose certaine et bien expérimentée, comme dit Franciso de Osuña, qui traduit l'affirmation paulinienne : «C'est l'Esprit qui prie en nous», uni à notre fine pointe. Ainsi la prière passe du stade où elle est mentalement prononcée, et ce délibérément : ut ratio et ut voluntas, au stade où elle peut être infusée rythmiquement en notre esprit, ut intellectus et ut natura. : que son âme ne se relâche jamais de son élévation vers le ciel et que, au milieu des multiples soucis, il passe presque sans souci, non à la manière d’un indolent mais par une certaine prérogative de l’âme libérée , en n’attachant aucun désir Ruysbroeck écrit à ce sujet : «Trois choses sont nécessaires pour que l'on puisse voir [en esprit] dans les exercices intimes... la troisième est la liberté acquise par l'homme de rentrer en lui-même, sans être gêné par aucune image, ni aucun obstacle, aussi souvent qu'il veut et qu'il pense à son Dieu. En d'autres termes, il est libre de soucis à l'égard de joie et de peine, de gain et de perte, d'honneur et d'abaissement, de toutes préoccupations étrangères, de contentement et de crainte, affranchi qu'il est de toutes créatures» (L'Ornement des Noces spirituelles, Livre II, chap. IV, trad. du Flamand par les bénédictins de Saint-Paul de Wisques). déréglé à aucune créature.

II

2 Je t’en conjure, ô mon Dieu très compatissant, préserve-moi d’être trop pris dans les rets des soucis de cette vie, d’être surpris par la volupté lors des Luc., VIII, 14. multiples nécessités corporelles, et d’être brisé jusqu’à en être abattu par tous les obstacles spirituels et les adversités.

3 Et je ne parle pas de ces choses que la vanité du monde ambitionne avec ardeur, mais de ces misères qui, par suite de la malédiction commune aux mortels, supplicient l’âme de Ton serviteur, en l’alourdissant, le retardant, et le Luc., VIII, 14. rendant incapable d’entrer dans la libération de l’esprit toutes les fois qu’il le voudrait . Guillaume de Tocco nous apprend que chez saint Thomas «le don d'oraison était au-dessus de tout mode, son esprit s'élevait en Dieu aussi librement que si nul poids de chair ne l'eût retenu» (p. 103). «Il ne se passait presque pas de jour qu'il ne fut ravi hors de ses sens...» (p. 102). Et ce détail piquant : «Chaque fois qu'on devait le saigner, il veillait au préalable à s'abstraire de ses sens par la contemplation et ainsi on n'avait plus de difficulté à lui ouvrir la veine. Autrement, il était excessivement sensible à la douleur.» Une autre fois qu'on devait porter le cautère sur son tibia, il se prépara à l'avance, et «fut si abstrait par l'extase qu'il ne perçut pas l'apposition du feu du cautère» (p. 121). (Vitae S. Thomae Aquinatis, par Guillaume de Tocco, 1929)

III

4 O ! mon Dieu, douceur ineffable, change pour moi en amertume toute consolation de la chair qui me détourne de l’amour des biens éternels et Invocation reprise par Thérèse de l'Enfant-Jésus, enfant (Cf. Op. I, chap. XIII). «O Jésus, douceur ineffable, changez pour moi en amertume toutes les consolations de la terre...» (Novissima verba, p. 88). Avec son intuition d'enfant, brisant tous les tabous (affirmation qu'elle est «une petite sainte», qu'elle ne peut se damner, qu'il faut être «sans désir, ni vertu» etc.), Thérèse avait bien compris l'importance de ce chapitre. m’attire malicieusement à elle par la vue de quelque bien momentanément désirable.

5 Non, mon Dieu, que je ne sois pas vaincu, que je ne sois pas vaincu par la chair et le sang, point trompé par le monde et sa gloire éphémère, point renversé traîtreusement par le diable Ps., XVI, 13. et son astuce.

6 Donne-moi la force de résister, la patience de supporter, la constance de persévérer.

7 Donne-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la très suave onction de Ton Esprit et, au lieu de l’amour charnel, infuse en moi l’amour de Ton Nom.

IV

8 Voilà que le manger, le boire, le vêtement et tous les moyens convenables à sustenter le corps de l’homme sont à charge à l’esprit fervent.

9 Accorde-moi d’user de tels soutiens avec modération, sans être entravé par un trop grand désir.

10 Tout rejeter ne m’est pas permis, puisqu’il faut sustenter la nature.

11 Mais rechercher le superflu et ce qui plaît davantage, Ta sainte loi le défend.

12 Car autrement la chair se rebellerait contre l’esprit. Galat., V, 17.

13 Au milieu de tout cela, je T’en supplie, que Ta main me guide et m’instruise afin de ne pas commettre d’excès.