CHAPITRE IX – De l’absence de toute consolation
Voir note Ce chapitre et le suivant ouvrent la voie au progrès spirituel car ils traitent de la purgation ou Nuit du Sens, généralement faite d'alternance de consolation et désolation.
I
1 On méprise sans peine la consolation des hommes lorsque la divine consolation est présente.
2 Mais il est grand, très grand, de pouvoir se passer de toute consolation, tant humaine que divine, et pour l’honneur de Dieu, de consentir volontiers à supporter l’exil du cœur exilium cordis : l'âme est comme exilée, à la fois, de sa patrie céleste et de la terre. C'est un double abandon, fort pénible, comparable à la pendaison, dira saint Jean de la Croix, où manquent le souffle... et l'appui pour retrouver le souffle. sans se rechercher en rien, ni se retourner vers son propre mérite.
3 Qu’as-tu de plus, si tu es joyeux et plein de dévotion lorsque la grâce te visite ? Pour tous c’est l’heure désirable.
4 Celui que porte la grâce de Dieu chevauche très agréablement Réminiscence d'un vieux proverbe français : «Celui chevauche bien aise que la grâce de Dieu porte, et celui nage sûrement à qui Dieu soutient le menton.» .
5 Quoi de merveilleux qu’il ne sente de fardeau, étant porté par le ToutPuissant et conduit par le souverain Guide Deut., I, 30 ; Deut., XXXI, 6. ?
II
6 Nous aimons volontiers avoir quelque chose pour nous consoler ; difficilement l’homme se quitte lui-même.
7 Le saint martyr Laurent triompha non seulement* du monde* mais* de son attachement pour son Prêtre* S. Maxim., Homil. I de S. Laurent. . Ayant déjà méprisé tout ce qui dans le monde apparaît délectable, il supporta avec douceur, par amour du Christ, d’être séparé de Sixte, souverain pontife de Dieu, qu’il aimait extrêmement.
8 Par amour du Créateur, il surmonta donc l’amour de l’homme et, plutôt que la consolation humaine, il choisit le bon plaisir divin.
9 Apprends, toi aussi, à quitter pour l’amour de Dieu celui qui t’est indispensable et l’ami le plus cher.
10 Ne sois pas accablé si tu as été délaissé par un ami, puisque tu le sais, il faudra qu’à la fin nous soyons tous séparés les uns des autres.
III
11 Beaucoup et longtemps, l’homme doit combattre en lui-même avant d’apprendre à se vaincre pleinement, et reporter sur Dieu toute son affection.
12 Quand l’homme s’appuie sur lui-même, il glisse facilement vers les consolations humaines.
13 Mais le véritable amant du Christ, le disciple attaché à la vertu ne se jette pas sur ces consolations, et ne recherche pas de telles douceurs sensibles, mais plutôt des exercices virils ainsi que de durs travaux pour le Christ.
IV
14 Lors donc que Dieu t’accorde la consolation spirituelle, reçois-la avec actions de grâces. Mais comprends qu’elle est munificence de Dieu et non récompense de Dieu. Ne t’en glorifie pas !
15 Ne t’en réjouis pas trop ; n’en sois pas vainement présomptueux, mais plutôt que cette faveur te rende plus humble, plus prudent aussi, plus craintif de Dieu dans tous tes actes, car cette heure passera et la tentation lui succédera.
16 Quand la consolation te sera enlevée, ne t’en désespère pas aussitôt, mais attends avec humilité et patience la visitation céleste ; car Dieu a le pouvoir de te rendre Sa consolation plus abondante encore.
17 Cela n’est ni nouveau, ni étrange, pour ceux qui ont l’expérience des voies de Dieu : chez les grands saints et les anciens prophètes on trouve souvent un tel mode d’alternance Cette alternance de nuits et d'effusions de grâces, de tribulations et de victoires, de retombées et de progrès spirituel, bien connue des mystiques, est également expérimentée par l'humanité tout entière. Les périodes de persécution mais surtout de dissipation, concussion, pharisaïsme que connaît périodiquement l'Église ne constituent pas une simple alternance sinusoïdale. Elles permettent une progression effective qui se manifeste, en quelque sorte, chez les saints. Dans les Derniers Temps, comme l'a affirmé saint Grignion de Montfort, il y aura de plus grands saints, comme des «arbres du Liban» à côté d'arbrisseaux. C'est souligner que ces apôtres des Derniers Temps protégeront de leurs châtiments mérités par la recrudescence du mal (qui croît en malice intellectuelle) des sociétés de plus en plus vastes. .
V
18 C’est pourquoi l’un d’eux, sentant la présence de la grâce, s’écriait : “J’ai dit dans mon abondance, je ne serai jamais ébranlé.” Ps., XXIX, 7.
19 Mais la grâce s’étant retirée, il ajoute pour exprimer ce qu’il a ressenti : “Tu as détourné de moi Ta Face et je suis tombé dans le trouble.” Ps., XXIX, 8.
20 En cet état, cependant, il ne désespère aucunement, mais il prie le Seigneur avec plus d’insistance et dit : “Seigneur, je crierai vers Toi et ferai monter vers mon Dieu ma supplication.” Ps., XXIX, 9.
21 Enfin, il rapporte le fruit de sa prière, et atteste qu’il a été exaucé en disant : “Le Seigneur m’a entendu et a eu pitié de moi. Le Seigneur s’est fait mon soutien.” Ps., XXIX, 11.
22 En quoi donc ? “Tu as changé” (dit-il) “mes lamentations en joie et Tu m’as environné d’allégresse.” Ps., XXIX, 12.
23 Si les grands ont été ainsi traités, il n’y a pas à désespérer, nous fragiles et pauvres, si parfois nous sommes en ferveur, parfois en froideur.
24 Car l’Esprit vient et s’en va selon le bon plaisir de Sa volonté. C’est ce qui faisait dire au bienheureux Job : “Tu visites l’homme au point du jour et soudain Tu l’éprouves.” Job, VII, 18.
VI
25 Sur quoi donc puis-je compter ou en qui puis-je me fier, si ce n’est uniquement en la miséricorde infinie* de Dieu, en la seule espérance de la grâce céleste* ? Ps., LI, 10 et alibi ; I Petr., I, 13.
26 Que j’aie près de moi des hommes de bien ou des frères dévots et des amis fidèles, de saints livres ou de beaux traités, de doux chants et des hymnes, tout cela m’est de faible secours, et assez insipide, quand je suis déserté par la grâce et abandonné à ma propre misère Il s'agit toujours d'une «apparence» d'abandon de la grâce, stricto sensu. La grâce dont parle l'auteur est toujours perceptible soit intellectuellement (simple présence), soit sensiblement, soit par rejaillissement corporel. .
27 Alors, il n’y a point de meilleur remède que la patience et le renoncement à moi-même en la volonté de Dieu.
VII
28 Je n’ai jamais rencontré d’homme, si religieux et dévot soit-il, qui n’ait éprouvé par intervalle, le retrait de la grâce «Si religieux et dévot.» Le retrait apparent de la grâce est mis ici en parallèle avec la diminution de la ferveur – laquelle est plutôt d'ordre acquis. ou senti une diminution de sa ferveur.
29 Nul saint n’a été ravi si haut ou si rempli de lumière, qu’il n’ait, avant ou après, été tenté.
30 Il n’est pas digne, en effet, de la haute contemplation «La haute contemplation» est un terme technique équivalent à l'extase et non une spéculation sur des problèmes élevés... (cf. Op. I, chap. X, note 201 du vers. 9) de Dieu, celui qui, pour Dieu, n’a pas été exercé par quelque tribulation.
31 La tentation est d’ordinaire le signe avant-coureur de la consolation qui suit. Car c’est aux âmes éprouvées par les tentations qu’est promise la consolation céleste.
32 A qui aura vaincu, il est dit : “Je lui donnerai à manger de l’arbre de vie !” Apoc., II, 7. [251]
VIII
33 La consolation divine est encore donnée à l’homme afin qu’il soit plus fort pour supporter l’adversité.
34 La tentation succède encore afin qu’il ne s’enorgueillisse pas du bien reçu.
35 Le diable ne dort point et la chair n’est point encore morte.
36 Ne cesse donc pas de te préparer au combat, puisqu’à droite et à gauche tu as des ennemis qui ne se reposent jamais.