CHAPITRE X – De la reconnaissance pour la grace de Dieu

I

1 Pourquoi cherches-tu l’oisiveté puisque tu es né pour l’effort Job., V, 7. Dans sa deuxième édition de 1626, Michel de Marillac traduit : «Pourquoy cherchez-vous le repos vu que vous êtes né pour le travail ?» Or l'homme est né, premièrement pour le repos en Dieu, et ce n'est qu'en conséquence du péché qu'il doit effectuer un travail servile. Michel de Marillac dégrade ainsi en une simple maxime de morale sociale l'opposition entre les efforts «spirituels» et «l'oisiveté» (quiétiste), pour employer l'expression de saint François de Sales (cf. Op. II, chap. I, note 392 du vers. 35). ?

2 Dispose-toi à la patience plutôt qu’à la consolation, et au portement de croix plutôt qu’à l’allégresse.

3 En effet, quelle personne restée dans le monde n’accepterait volontiers la consolation et l’allégresse spirituelles, si elle pouvait toujours les obtenir

4 Car les consolations spirituelles surpassent toutes les jouissances du monde et toutes les voluptés de la chair.

5 Toutes les jouissances mondaines sont ou laides ou vaines.

6 Mais les jouissances spirituelles sont seules aimables et honnêtes ; elles sont engendrées par les vertus et infusées par Dieu en des esprits purs.

7 Mais personne ne peut jouir constamment, selon son désir, de ces diverses consolations, car le temps où cessent les tentations dure peu.

II

8 D’autre part, une fausse liberté d’âme et une grande confiance en soi contrarient fort la visitation surnaturelle.

9 Dieu fait bien en donnant la grâce de la consolation, mais l’homme agit mal, en ne renvoyant pas tout à Dieu avec actions de louange cum gratiarum actione retribuendo. Ce renvoi à Dieu de ses bienfaits charismatiques donnera lieu à l'extraordinaire acte de louange de l'Op. III, chap. XVII, vers. 8. .

10 Et si les dons de la grâce ne peuvent couler en nous, c’est parce que nous sommes ingrats envers leur auteur ; nous ne faisons pas tout remonter à la Source originelle Il s'agit ici, non seulement de l'ingratitude dont parle l'auteur, mais d'un principe structural qu'on ne peut violer. Le Circulus Trinitaire exige que lorsque Dieu spire Son Esprit en nous, nous le Lui renvoyions afin que le circuit ne soit point coupé. Les «âmes-propriétaires», comme dit saint Jean de la Croix, en voulant garder pour elles, «thésauriser» les consolations, coupent ipso facto l'écoulement de la Source d'Eau-Vive. .

11 La grâce est toujours due à qui la renvoie comme il convient ; et enlevée à celui qui s’enfle, elle est donnée habituellement à l’humble.

III

12 Je ne veux pas d’une consolation qui m’ôte la componction, et ne désire une contemplation qui me rendrait hautain.

13 En effet, tout ce qui est élevé n’est pas saint, ni tout désir pur, pas plus que n’est bon tout ce qui est doux, ni agréable à Dieu tout ce qui est chéri.

14 J’accepte volontiers la grâce qui m’amène à toujours plus d’humilité et de crainte de Dieu et qui me prépare mieux au détachement.

15 Instruit par le don de la grâce et enseigné par le coup de son retrait, personne n’osera s’attribuer quelque chose de bon, mais confessera plutôt être pauvre et nu.

16 Rends à Dieu ce qui est à Dieu Matth., XXII, 21. et inscris à ton compte ce qui est tien, c’est-à-dire rends grâces à Dieu pour la grâce reçue, reconnais au contraire que le péché appartient à toi seul, et que tu mérites un juste châtiment pour ce péché.

IV

17 Place-toi toujours* au plus bas*, et on te donnera les* plus hautes grâces* Luc., XIV, 10. .

18 Car le plus haut ne peut se maintenir sans le plus bas Il s'agit, là encore, d'une loi structurale qui vient de ce que Dieu Lui-même est, à la fois, le plus grand et le plus petit. Saint Denys l'Aréopagite explicite la petitesse – oubliée à notre époque – dans les Noms Divins, chap. IX. .

19 Les saints les plus grands auprès de Dieu sont les plus petits à leurs yeux.

20 Plus ils resplendissent de gloire, plus ils s’humilient eux-mêmes – remplis par la vérité et la gloire célestes ils ne sont pas avides de vaine gloire Gal., V, 26. .

21 Fondés et affermis en Dieu, ils ne peuvent s’enfler d’aucune manière.

22 Attribuant à Dieu tout ce qu’ils ont reçu de bon, ne cherchant point de gloire mutuelle, ils veulent la gloire qui vient de Dieu seul Joan. V, 44 ; I Thess., II, 6. , et désirent pardessus tout que Dieu soit loué en Lui-même et dans tous Ses saints. Ils tendent toujours à cela seul.

V

23 Sois donc reconnaissant de la plus petite faveur et tu mériteras d’en recevoir de plus grandes.

24 Que la plus petite soit pour toi comme la plus grande et tiens la plus faible pour un présent de choix.

25 Si l’on considère la dignité du Donateur, aucun don ne paraîtra négligeable, aucun présent ne paraîtra trop vil, car rien n’est négligeable assurément de ce que donne le Dieu Très-Haut.

26 Ne donnerait-il que des châtiments et des verges, on doit Lui en être reconnaissant, puisque tout ce qui nous arrive, Il le permet toujours pour faire notre salut.

27 Qui désire se maintenir en la divine faveur doit rendre louange pour la grâce donnée, et pour la grâce retirée doit être patient.

28 Qu’il prie afin qu’elle revienne ; qu’il soit prudent et humble afin de ne plus la perdre.