CHAPITRE III – De l’enseignement par la verite

Voir note Traduire littéralement : De l'enseignement de la Vérité serait équivoque, car la Vérité est ici le Verbe personnifié, selon l'Evangile de saint Jean.

I

1 Heureux celui que la Vérité instruit par Elle-même, non par des figures et des mots qui passent Num., XII, 8. , mais en se révélant telle qu’Elle demeure.

2 Notre jugement et notre sens Sensus, mis pour les sens internes et externes, comme nous l'avons déjà observé pour sensualitas, Op. I, chap. I, note 135 du vers. 21. Peut-être simplement ici pour sensus communis. nous font souvent trébucher ; notre vue est courte.

3 En quoi nous avancent ces petites chicaneries à propos de choses cachées et obscures, qu’on ne nous reprochera point d’avoir ignorées au jour du jugement ?

4 Quelle insigne folie de négliger l’utile et le nécessaire, pour nous appliquer à des curiosités superflues et condamnables.

5 Nous avons des yeux et ne voyons pas Jer., V, 21. .

II

6 Pourquoi nous soucier des genres et des espèces L'auteur s'élève ici contre la querelle du nominalisme en laquelle dégénérait la scolastique à son époque. Nous avons cependant vu, dans notre Introduction, que la division en genres et en espèces de l'affectivité était nécessaire pour éviter des confusions graves. ?

7 Celui à qui le Verbe Éternel parle est délivré de bien des incertitudes Dès ce septième verset, nous voici en contradiction avec l'opinion commune qui présente l'Imitation comme ne conduisant pas aux voies extraordinaires de droit. Bien au contraire, ainsi que nous l'avons déjà précisé en Pour toute âme (p. 43 et seq.) la distinction théologique entre l'ordinaire et l'extraordinaire, stricto sensu, est très simple. Elle repose sur la grande distinction entre les grâces qui font sortir du régime de la foi, c'est-à-dire les connaissances distinctes et particulières : visions, révélations, qui sont dites extraordinaires, et les autres, c'est-à-dire les notices confuses, obscures et générales qui sont infusées au sommet de l'ut intellectus, autrement dit du pneuma, qui est «capax Dei» ; elles appartiennent à la connaissance ordinaire de Dieu, dans la foi obscure. .

8 Tout procède du Verbe unique, tout parle du Verbe unique Passage très discuté de la Vulgate. Employé ici dans un sens convenant au contexte. . Il est le Principe et c’est Lui qui parle au-dedans de nous Joan., I, 3 ; Joan., VIII, 25. .

9 Sans Lui, personne ne comprend ni ne juge droitement.

10 Celui-là seul pour qui le Verbe unique est tout, qui rapporte tout à l’Unique et voit tout en l’Unique L'Un est ici non pas le Dieu Trine-et-Un, mais le Verbe Unique, sujet propre de l'I. C. Le verset suivant le confirme. , peut être stable en son cœur et demeurer en la Paix de Dieu.

11 Vérité-Dieu ! fais que je sois un avec Toi dans un éternel amour ! Joan., XIV, 6 ; Jer., XXXI, 3.

12 Tant lire et tant écouter m’est souvent fastidieux. En Toi se trouve tout ce que je veux et désire.

13 Que tous les docteurs se taisent en Ta Présence ! Que toutes les créatures de l’univers fassent silence ! Toi seul parle-moi !

III

14 Plus un homme s’est simplifié, plus il a trouvé son unité intérieure Beaucoup traduisent cet unitus par «recueilli», ce qui exprimerait un acte d'unification temporaire. Nous pensons que l'auteur fait allusion à l'état d'unification de l'âme arrivée à la voie unitive – état parfait seulement en l'union transformante. Cf. Tableau 1 de la Structure de l'Homme. , plus sa compréhension s’étend et s’élève sans travail, car il reçoit d’En Haut des Lumières dans son Intelligence Lumen intelligentiae, c.-à-d. «des lumières dans l'intelligence», ut intellectus. .

15 De multiples occupations ne dissipent point l’âme pure, simple et stable La stabilité du cœur reviendra souvent ; c'est le test de la perfection par opposition à la fragilité humaine. , car elle rapporte toutes ses œuvres à la Gloire de bien. Paisible au fond d’elle-même, elle s’abstient de toute recherche propre.

16 Qui t’entrave et t’embarrasse davantage que tes passions non dominées ?

17 L’homme de bien et dévoué à Dieu Bonus et devotus homo : Le mot dévot a été complètement dévalorisé par les pratiques de sensibilité féminine auxquelles, a conduit la Devotio Moderna. Il signifiait cependant à l'origine : dévoué à, consacré à, exprimant un dynamisme héroïque. Les anciens païens, nous rappelle saint Thomas, donnaient ce qualificatif aux hommes qui – Tite-Live le raconte des deux Decius – se livraient à la mort pour le salut de l'armée. ordonne, tout d’abord au-dedans de lui-même, les œuvres qu’il doit accomplir au dehors.

18 Elles ne l’entraînent point au gré d’une inclination malsaine, mais il les plie au vouloir de sa droite raison.

19 Qui soutient plus rude combat que celui qui s’efforce de se vaincre lui-même ? Sap., X, 12. [130]

20 Notre affaire capitale devrait être : nous vaincre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts, progresser dans le bien.

IV

21 En cette vie, toute perfection s’accompagne de certaine imperfection, et aucune contemplation Boèce emploie speculatio pour exprimer la contemplation, ce qui semble convenir ici. n’est exempte d’une certaine ténèbre.

22 L’humble connaissance de toi est une voie plus sûre, pour aller à Dieu, que la poursuite d’une science profonde.

23 N’accusons point la science ou la simple connaissance des choses ; prise en elle-même, elle est bonne et ordonnée à Dieu. Mais préférons-lui toujours une bonne conscience et une vie de vertu.

24 En vérité, la plupart étudient bien plus pour connaître que pour bien vivre ; aussi s’égarent-ils souvent et ne portent-ils aucun, ou presque aucun, fruit.

V

25 O ! s’ils employaient autant de zèle à extirper leurs vices et implanter les vertus qu’à remuer des problèmes, il ne se produirait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni un tel relâchement dans les monastères !

26 Soyons certains qu’au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; encore moins si nous avons bien parlé, mais si nous avons vécu unis à Dieu Religiose viximus, vécu religieusement, c.-à-d. relié à Dieu, vécu en liaison constante avec le Créateur ; on pourrait presque traduire : marché en la Présence de Dieu... comme Abraham. .

27 Dis-moi ! Où sont aujourd’hui tous ces illustres seigneurs et maîtres que tu as bien connus lorsqu’ils vivaient encore, et qu’ils prospéraient dans leurs études ?

28 Déjà, d’autres possèdent leurs prébendes Prébende (doublet de provende) n'a pas ici de sens péjoratif, et signifie simplement, revenu ecclésiastique d'un canonicat. , et je ne sais s’ils se souviennent d’eux.

29 Vivants, ils paraissaient être quelque chose, aujourd’hui on n’en parle même plus.

VI

30 O ! que passe vite la gloire du monde ! I Joan., I, 17.

31 Si seulement leur vie eût répondu à leur science, ils auraient alors étudié et enseigné Legere : signifie enseigner. Le professeur est appelé lecteur dans les facultés de théologie ; nous avons encore des lecteurs d'universités, et lecturer a subsisté comme titre principal dans les université anglaises. selon le bien.

32 Combien, en ce monde, se souciant trop peu de Dieu, se perdent par vaine science.

33 Parce qu’ils préfèrent de beaucoup être grands qu’être humbles, ils s’évanouissent en leurs propres pensées Rom., I, 21. .

34 Seul est vraiment grand celui qu’habite une grande Charité.

35 Seul est vraiment grand qui est petit à ses propres yeux et compte pour néant les honneurs les plus élevés.

36 Seul est vraiment prudent qui, pour gagner le Christ, juge toutes les choses de la terre comme du fumier Phil., III, 8. .

37 Seul est vraiment bien savant qui fait la volonté de Dieu et renonce à sa volonté propre.