CHAPITRE XX – De l’amour de la solitude et du silence
I
1 Cherche les moments convenables pour te vider Vacandi tibi : «te vider de» et non «vaquer à» toi-même (supra, chap. XI). Cette «occupation de soi-même» a valu certains reproches d'égoïsme spirituel à l'I. C. ! Elle n'est hélas, pas reprochable à l'auteur, mais à ses traducteurs. de toi-même ; et pense presque toujours aux bienfaits de Dieu.
2 Délaisse la curiosité.
3 Recherche, dans tes lectures, matière à recueillement plutôt qu’à distractions.
4 Si tu te soustrais aux entretiens superflus et aux allées et venues inutiles, si tu n’écoutes ni les nouvelles ni les bruits du monde, tu trouveras le temps suffisant et convenable pour t’arrêter aux bonnes oraisons.
5 Les plus grands saints évitaient, dès qu’ils le pouvaient, la compagnie des hommes, et choisissaient de servir Dieu dans le secret.
II
6 Quelqu’un a dit : “Toutes les fois que je suis allé parmi les hommes, j’en suis revenu moins homme.” Sénèque, Lettres à Lucilius, VII.
7 C’est ce que nous expérimentons le plus souvent, quand nous nous livrons à de longs entretiens.
8 Il est plus aisé de se taire tout à fait, que de ne pas trop parler.
9 Il est plus aisé de se cacher chez soi que de pouvoir se garder suffisamment au dehors.
10 Qui a l’intention de parvenir à la vie intérieure et spirituelle doit se détourner de la foule avec Jésus Joan., V, 13. .
11 Personne ne se montre sans péril, en public, sinon celui qui aime à rester caché.
12 Personne ne parle sans péril, sinon celui qui se tait volontiers.
13 Personne n’est au premier rang sans péril, sinon celui qui se soumet volontiers.
14 Personne ne commande sans péril, sinon celui qui sait bien obéir.
15 Personne ne se réjouit sans péril, sinon celui qui a, au fond de lui, le témoignage d’une conscience pure II Cor., I, 12. .
III
16 Cependant, l’assurance des saints s’est toujours accrue, pleine de la crainte de Dieu, et – pour avoir brillé en de si grandes vertus et grâces – ils n’ont pas eu moins de précautions et d’humilité intérieure.
17 Mais l’assurance des méchants sourd de l’orgueil et de la présomption ; finalement elle tourne à leur propre déception.
18 Ne te promets jamais la sécurité en cette vie, même si tu sembles un bon cénobite ou un dévot ermite Le cénobite vit en communauté, «dîne» (cenat) en communauté. L'ermite vit dans le désert, la solitude. .
IV
19 Souvent, les meilleurs dans l’estime des hommes ont été dangereusement mis à l’épreuve à cause de leur trop grande confiance en eux.
20 Il est plus utile pour beaucoup de ne pas manquer tout à fait de tentations, mais d’être très souvent attaqué, afin d’éviter que, par excès de sécurité, ils ne s’enflent peut-être d’orgueil ou ne penchent encore sans retenue vers les joies extérieures.
21 O ! Qui ne chercherait jamais les joies passagères qui ne se laisserait jamais envahir par le monde, qu’il conserverait une conscience pure !
22 O ! qui retrancherait toute sollicitude inutile, penserait exclusivement aux choses divines, à son salut et établirait toute son espérance en Dieu Ps., LXXVII, 7. , quelle grande paix, quel repos Dans les derniers chapitres du premier opuscule, l'auteur distingue l'état de paix et l'état de repos, I, XLX, 25, ici I, XX, 22 puis I, XXI, 7. il posséderait !
V
23 Personne n’est digne de la consolation céleste, s’il ne s’est exercé, avec soin, dans la sainte componction Qu'est-ce que la componction ? L'auteur nous a déclaré ne pas désirer en connaître la définition ! (I, 1, 9), aussi ne nous la donne-t-il pas. Le chapitre suivant, consacré à la componction du cœur, nous montre ses effets. La componction s'oppose à la dissipation – «elle décolore le monde» dirait Bergson – par contre, «elle ouvre beaucoup de trésors», fait «trouver la dévotion», puis la «céleste consolation». D'après l'opinion courante, la componction serait la tristesse inspirée par le souvenir de nos fautes. Saint Isidore de Séville la déclare formée de quatre pieux sentiments : 1° la mémoire des péchés passés, 2° la crainte des peines de l'autre vie, 3° l'ennui du long exil ici-bas, 4° le désir de la céleste patrie (C. II, c. XIII de Summo Bono, cité par Mgr Puyol). Nous pensons que, pour fauteur de l'I. C., la componction est un recueillement grave et doux, qui n'est pas amer, qui ne fait que décolorer le monde par comparaison avec les choses invisibles, et qui donne la quiétude et le don des larmes. .
24 Si tu veux garder la componction du cœur, entre dans ta chambre et bannis l’agitation du monde, ainsi qu’il est écrit : En vos chambres, restez en repos Is., XXVI, 20 ; Ps., IV, 5. Par le mot chambre (Matth., VI, 7), observe le catéchisme du Concile de Trente, on peut très bien entendre le cœur de l'homme. Et il ajoute : «Il ne suffit pas d'entrer dans son cœur pour prier, mais de plus, il faut le fermer, de peur qu'il ne s'y glisse et qu'il n'y pénètre quelque chose du dehors qui pourrait altérer la pureté de la prière» (chap. 38, 8). La citation du Psaume IV, 5 est un passage de la Vulgate : «Quae dicitis in cordibus vestris, in cubilibus vestris compungimini»chanté aux Complies depuis des siècles. Il est généralement traduit : «ce que vous dites en vos cœurs, repassez-le sur vos lits avec componction.» Or l'original hébreu porte littéralement : «pensez en vous-même sur vos couches et demeurez en repos» (Bible polyglotte de F. Vigouroux), ce qui signifierait en clair : entrez en recueillement d'esprit sur vos couches afin d'entrer en quiétude aisément. .
25 Tu trouveras dans ta cellule L'auteur emploie le mot cella, dans les trois versets suivant celui où il a parlé de cubile. Nousne pensons pas, comme Mgr Puyol, qu'il faille traduire cella par monastère mais, au contraire que la cella continue l'idée de cubile avec superposition des deux sens, littéral : la chambre ou cellule, lieu retiré dont on ferme la porte, et spirituel : le cœur, le Château intérieur de sainte Thérèse d'Avila, le cellarium de ce que souvent tu perdrais au dehors. Qu'est-ce que la componction ? L'auteur nous a déclaré ne pas désirer en connaître la définition ! (I, 1, 9), aussi ne nous la donne-t-il pas. Le chapitre suivant, consacré à la componction du cœur, nous montre ses effets. La componction s'oppose à la dissipation – «elle décolore le monde» dirait Bergson – par contre, «elle ouvre beaucoup de trésors», fait «trouver la dévotion», puis la «céleste consolation». D'après l'opinion courante, la componction serait la tristesse inspirée par le souvenir de nos fautes. Saint Isidore de Séville la déclare formée de quatre pieux sentiments : 1° la mémoire des péchés passés, 2° la crainte des peines de l'autre vie, 3° l'ennui du long exil ici-bas, 4° le désir de la céleste patrie (C. II, c. XIII de Summo Bono, cité par Mgr Puyol). Nous pensons que, pour fauteur de l'I. C., la componction est un recueillement grave et doux, qui n'est pas amer, qui ne fait que décolorer le monde par comparaison avec les choses invisibles, et qui donne la quiétude et le don des larmes. Dit l'Abbé L. BAUDRY dans l'excellente Introduction à sa traduction de l'Imitation (Aubier,
26 La cellule devient douce si l’on y demeure C'est parce que les oraisons intérieures sont de trop courte durée que la plupart ne connaissent point la douceur de la quiétude, puis le grand repos. Il faut au moins une heure – et non une demi-heure comme en la plupart des règles modernes – observe le vénérable de la Puente, pour que les grâces d'union puissent s'emparer de vous. sans cesse, elle engendre l’ennui si on la garde mal.
27 Si, dès le début de ta conversion, tu l’habites et la gardes bien, elle sera pour toi, plus tard, une amie chérie et une consolation très agréable.
VI
28 Dans le silence et la quiétude, l’âme intérieure progresse et découvre le sens caché des Écritures Eccli., XXXIX, 3. .
29 Ce sens caché fera couler doucement ses larmes chaque nuit elle s’y lavera Ps., VI, 7. Attention ! les larmes données par le ciel sont des larmes de joie. Dom Guigue II le Chartreux, dans son Échelle du Paradis (le premier traité d'oraison connu, vers 1175) parle d'elles comme d'une «rosée du ciel», et non comme le résultat d'une ponction quasi chirurgicale ! Test caractéristique, certaines mystiques pleurent comme des Madeleines, jamais leur visage n'est chiffonné comme après les larmes naturelles. La référence au Ps. VI, 7 risque de faire croire à des gémissements. et purifiera. Son Créateur se confiera d’autant plus familièrement à elle qu’elle passera sa vie plus loin des agitations du siècle.
30 Dieu s’approchera, avec ses saints anges, de celui qui se retire de ses familiers et même de ses amis.
31 Il est mieux d’être caché et de prendre soin de soi Act., XXVII, 3. que de faire des prodiges en se négligeant.
32 Aller rarement au dehors, éviter d’être vu, se refuser même à voir les hommes est louable chez le religieux.
VII
33 Pourquoi veux-tu voir ce qu’il ne t’est pas permis d’avoir ? Le monde passe, ainsi que sa concupiscence I Joan., II, 17. .
34 Les appétits des sens nous poussent à la promenade, mais l’heure passée, qu’as-tu rapporté, sinon un poids sur ta conscience, et la dissipation dans ton cœur ?
35 Joyeuse sortie engendre souvent triste retour, et joyeuse et tardive veille font triste matin.
36 C’est ainsi que toute joie charnelle s’insinue agréablement, mais à la fin elle mord Prov., XXIII, 31. et tue.
VIII
37 Que peux-tu voir ailleurs, que tu ne voies ici ?
38 Voici le Ciel et la Terre, et tous les éléments ; or, c’est d’eux que toutes choses sont faites.
39 Que peux-tu voir ailleurs, qui puisse longtemps durer sous le soleil Eccl., II, 11. ?
40 Tu crois peut-être te rassasier, mais tu n’y parviendras pas.
41 Si le monde tout entier rassemblé était présent à ton regard, que seraitce, sinon une vision de vanité ?
42 Lève tes yeux vers Dieu au plus haut des Cieux Ps., CXXII, 1. et prie pour tes péchés et négligences.
43 Laisse aux vains les choses vaines, applique-toi à ce que Dieu te commande Eccli., III, 22. .
44 Ferme ta porte sur toi Is., XXVI, 20. et appelle chez toi Jésus, ton Bien-aimé.
45 Demeure avec Lui en ta cellule, car tu ne trouveras pas ailleurs autant de paix.
46 Si tu n’étais sorti, et n’avais entendu quelque bruit, tu serais demeuré plus stable dans la véritable paix.
47 Dès que tu prends plaisir à entendre des nouvelles, tu dois immédiatement endurer quelque trouble en ton âme.