CHAPITRE II – D’avoir l’humble sentiment de soi-meme

I

1 Par nature, tout homme désire connaître Eccl., I, 13 ; et surtout Aristote, Meta, L. I, 1. ; mais qu’importe la science, sans la crainte de Dieu Le don de crainte n'est pas une peur janséniste,mais une crainte d'amour filial, fondement des autres dons du Saint-Espnt, une crainte de peiner son Père. «Quand cette crainte est parfaite, l'amour est parfait» observe saint Jean de la Croix (Montée du Carmel, L. I, 2) commentant Tobie, VI, 8. !

2 Sans nul doute, l’humble paysan serviteur de Dieu vaut mieux que le superbe philosophe qui, négligeant son âme, n’a d’attention que pour le cours des astres.

3 Qui bien se connaît se sait insignifiant et ne se réjouit point aux louanges des hommes.

4 Si je ne suis pas dans la Charité, connaîtrais-je tout ce qui est dans le monde I Cor., XIII, 2. , quel secours en espérer devant Dieu qui me jugera selon mes œuvres ?

II

5 Apaise ton excessif désir de science : en elle tu trouveras force dissipations et déceptions.

6 Les savants veulent, à plaisir, passer pour maîtres et s’entendre appeler sages.

7 Une foule de connaissances sert de peu, voire de rien, à notre âme.

8 Bien fou qui se livre plus à ces choses qu’à ce qui convient à son salut.

9 Multiplier les paroles ne rassasie point l’imagination, mais vivre selon le bien rafraîchit l’esprit ; et une conscience pure I Tim., III, 9. garantit une ferme confiance en Dieu.

III

10 Plus et mieux tu sais, plus tu seras sévèrement jugé, si tu n’en as pas vécu plus saintement.

11 Ne te glorifie donc pas d’un art ou d’une science quelconque, mais crains plutôt à la mesure des lumières qui te furent données.

12 S’il te semble connaître beaucoup de choses, les comprendre passablement bien, sache cependant qu’il en existe encore plus que tu ignores.

13 Ne t’enorgueillis point Rom., XI, 20 ; XII, 3. , mais avoue plutôt ton ignorance.

14 pourquoi te préférer à quelqu’un d’autres Tu en rencontres tant de plus savants et de plus instruits que toi dans la Loi de Dieu.

15 Veux-tu t’instruire, et savoir quelque chose d’utile : aime à rester inconnu, à être compté pour néant Ama nesciri. Comment ne pas évoquer la nescience... le «Nuage de fluconnaissance». Ici l'ascétique sous-entend le mystique. L'insistance bien connue de saint Ignace sur cette formule et la nécessité d'être ignoré, vient précisément des manifestations sensibles extraordinaires. Point n'est besoin de cacher les grâces ordinaires qui, ne rejaillissant point corporellement de façon très visible, demeurent ipsofacto cachées. .

IV

16 Se vraiment connaître et se reconnaître méprisable, telle est la plus haute et la plus utile des leçons.

17 Se tenir soi-même pour néant Se tenir pour néant, tel est le soubassement de l'union à Dieu. La certitude inviscérée de notre «in-existence», vis-à-vis du Créateur, dépasse de beaucoup l'humilité acquise à coups de retour sur soi. Au delà du «Non sum dignus...» objectif, il y a le : «Je ne suis même pas indigne»... , toujours juger bien et favorablement des autres, c’est grande sagesse et perfection.

18 Si tu vois ton prochain ouvertement pécher, voire s’enfoncer gravement dans le mal, tu ne devrais point, cependant, t’estimer meilleur, car tu ignores combien de temps tu pourras rester ferme dans le bien.

19 Tous nous sommes fragiles, mais toi, ne tiens personne pour plus fragile que toi-même.