Une grande victoire

Une sainte religieuse de la communauté avait autrefois le talent de me déplaire en tout; le démon s’en mêlait, car c’était lui certainement qui me faisait voir en elle tant de côtés désagréables; aussi, ne voulant pas céder à l’antipathie naturelle que j’éprouvais, je me dis que la charité ne devait pas seulement consister dans les sentiments, mais se laisser voir dans les œuvres. Alors je m’appliquai à faire pour cette sœur ce que j’aurais fait pour la personne que j’aime le plus. A chaque fois que je la rencontrais, je priais le bon Dieu pour elle, lui offrant toutes ses vertus et ses mérites. Je sentais bien que cela réjouissait grandement mon Jésus; car il n’est pas d’artiste qui n’aime à recevoir des louanges de ses œuvres, et le divin Artiste des âmes est heureux lorsqu’on ne s’arrête pas à l’extérieur, mais que, pénétrant jusqu’au sanctuaire intime qu’il s’est choisi pour demeure, on en admire la beauté.

Je ne me contentais pas de prier beaucoup pour celle qui me donnait tant de combats, je tâchais de lui rendre tous les services possibles; et quand j’avais la tentation de lui répondre d’une façon désagréable, je m’empressais de lui faire un aimable sourire, essayant de détourner la conversation; car il est dit dans l’Imitation qu’il vaut mieux laisser chacun dans son sentiment que de s’arrêter à contester Imit., l. III, c. XLIV, 1. .

Souvent aussi, quand le démon me tentait violemment et que je pouvais m’esquiver sans qu’elle s’aperçût de ma lutte intime, je m’enfuyais comme un soldat déserteur… Et sur ces entrefaites, elle me dit un jour d’un air radieux: «Ma sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, voudriez-vous me confier ce qui vous attire tant vers moi? Je ne vous rencontre pas que vous ne me fassiez le plus gracieux sourire.» Ah! ce qui m’attirait, c’était Jésus caché au fond de son âme, Jésus qui rend doux ce qu’il y a de plus amer!