Comment cet ange de la terre comprend la charité fraternelle

La fenêtre marquée d’une croix est celle de la cellule que St

Thérèse de l’Enfant-Jésus habita pendant les dernières années de sa vie.—A gauche la salle du Chapitre où elle fit Profession.

Parmi les grâces sans nombre que j’ai reçues cette année, je n’estime pas la moindre celle qui m’a donné de comprendre dans toute son étendue le précepte de la charité. Je n’avais jamais approfondi cette parole de Notre-Seigneur: « Matt., XXII, 39. Le second commandement est semblable au premier: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Je m’appliquais surtout à aimer Dieu, et c’est en l’aimant que j’ai découvert le secret de ces autres paroles: «Ce ne sont pas ceux qui disent: Seigneur! Seigneur! qui entreront dans le royaume des deux: mais celui qui fait la volonté de mon Père. Id., VII, 21. »

Cette volonté, Jésus me l’a fait connaître, lorsqu’à la dernière Cène il donna son commandement nouveau, quand il dit à ses Apôtres Joan., XIII, 34. de s’entr’aimer comme il les a aimés lui-même… Et je me suis mise à rechercher comment Jésus avait aimé ses disciples; j’ai vu que ce n’était pas pour leurs qualités naturelles, j’ai constaté qu’ils étaient ignorants et remplis de pensées terrestres. Cependant il les appelle ses amis, ses frères, il désire les voir près de lui dans le royaume de son Père et, pour leur ouvrir ce royaume, il veut mourir sur la croix, disant qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime Id., XV, 13. .

En méditant ces paroles divines, j’ai vu combien mon amour pour mes sœurs était imparfait, j’ai compris que je ne les aimais pas comme Jésus les aime. Ah! je devine maintenant que la vraie charité consiste à supporter tous les défauts du prochain, à ne pas s’étonner de ses faiblesses, à s’édifier de ses moindres vertus; mais surtout, j’ai appris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur, car personne n’allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison Lucæ, XI, 33. . Il me semble, ma Mère, que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison.

Lorsque le Seigneur, dans l’ancienne loi, ordonnait à son peuple d’aimer son prochain comme soi-même, il n’était pas encore descendu sur la terre; et, sachant bien à quel degré l’on aime sa propre personne, il ne pouvait demander davantage. Mais lorsque Jésus fait à ses Apôtres un commandement nouveau, Joan., XV, 12. son commandement à lui, il n’exige plus seulement d’aimer son prochain comme soi-même, mais comme il l’aime lui-même, comme il l’aimera jusqu’à la consommation des siècles.

O mon Jésus! je sais que vous ne commandez rien d’impossible; vous connaissez mieux que moi ma faiblesse et mon imperfection, vous savez bien que jamais je n’arriverai à aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon divin Sauveur, ne les aimez encore en moi. C’est parce que vous voulez m’accorder cette grâce que vous avez fait un commandement nouveau. Oh! que je l’aime! puisqu’il me donne l’assurance que votre volonté est d’aimer en moi tous ceux que vous me commandez d’aimer.

Oui, je le sens, lorsque je suis charitable c’est Jésus seul qui agit en moi; plus je suis unie à lui, plus aussi j’aime toutes mes sœurs. Si je veux augmenter en mon cœur cet amour et que le démon essaie de me mettre devant les yeux les défauts de telle ou telle sœur, je m’empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs; je me dis que, si je l’ai vue tomber une fois, elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu’elle cache par humilité; et que, même ce qui me paraît une faute peut très bien être, à cause de l’intention, un acte de vertu. J’ai d’autant moins de peine à me le persuader que j’en fis l’expérience par moi-même.

Un jour, pendant la récréation, la portière vint demander une sœur pour une besogne qu’elle désigna. J’avais un désir d’enfant de m’employer à ce travail, et justement le choix tomba sur moi. Aussitôt je commence à plier notre ouvrage, mais assez doucement pour que ma voisine ait plié le sien avant moi, car je savais la réjouir en lui laissant prendre ma place. La sœur qui demandait de l’aide, me voyant si peu pressée, dit en riant: «Ah! je pensais bien que vous ne mettriez pas cette perle à votre couronne, vous alliez trop lentement!» Et toute la communauté crut que j’avais agi par nature.

Je ne saurais dire combien ce petit événement me fut profitable et me rendit indulgente. Il m’empêche encore d’avoir de la vanité quand je suis jugée favorablement, car je me dis: Puisque mes petits actes de vertu peuvent être pris pour des imperfections, on peut tout aussi bien se tromper en appelant vertu ce qui n’est qu’imperfection; et je répète alors avec saint Paul: «Je me mets fort peu en peine d’être jugée par aucun tribunal humain. Je ne me juge pas moi-même. Celui qui me juge, c’est le Seigneur. I Cor., IV, 3, 4. »

Oui, c’est le Seigneur, c’est Jésus qui me juge! Et pour me rendre son jugement favorable, ou plutôt pour ne pas être jugée du tout, puisqu’il a dit: « Lucæ, VI, 37. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés», je veux toujours avoir des pensées charitables.

Je reviens au saint Evangile où le Seigneur m’explique bien clairement en quoi consiste son commandement nouveau.

Je lis en saint Matthieu: «Vous avez appris qu’il a été dit: Vous aimerez votre ami, et vous haïrez votre ennemi. Pour moi, Je vous dis: Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent. Matt., V, 43, 44. »

Sans doute, au Carmel, on ne rencontre pas d’ennemis, mais enfin, il y a des sympathies; on se sent attiré vers telle sœur, au lieu que telle autre vous ferait faire un long détour pour éviter sa rencontre. Eh bien, Jésus me dit que cette sœur il faut l’aimer, qu’il faut prier pour elle, quand même sa conduite me porterait à croire qu’elle ne m’aime pas: «Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on? car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. Lucæ, VI, 32. » Et ce n’est pas assez d’aimer, il faut le prouver. On est naturellement heureux de faire plaisir à un ami; mais cela n’est point de la charité, car les pécheurs le font aussi.

Voici ce que Jésus m’enseigne encore: «Donnez à quiconque vous demande; et si l’on prend ce qui vous appartient, ne le redemandez pas. Id., VI, 30. » Donner à toutes celles qui demandent, c’est moins doux que d’offrir soi-même par le mouvement de son cœur; encore, lorsqu’on vous demande avec affabilité, cela ne coûte pas de donner; mais si par malheur on use de paroles peu délicates, aussitôt l’âme se révolte quand elle n’est pas affermie dans la charité parfaite; elle trouve alors mille raisons pour refuser ce qui lui est ainsi demandé, et ce n’est qu’après avoir convaincu la solliciteuse de son indélicatesse qu’elle lui donne par grâce ce qu’elle réclame, ou qu’elle lui rend un léger service qui lui prend vingt fois moins de temps qu’il n’en a fallu pour faire valoir des obstacles et des droits imaginaires.

S’il est difficile de donner à quiconque demande, il l’est encore bien plus de laisser prendre ce qui appartient sans le redemander. O ma Mère, je dis que c’est difficile, je devrais plutôt dire que cela semble difficile; car le joug du Seigneur est suave et léger Matt., XI, 30. : lorsqu’on l’accepte, on sent aussitôt sa douceur.

Je disais: Jésus ne veut pas que je réclame ce qui m’appartient; cela devrait me paraître tout naturel, puisque réellement rien ne m’appartient en propre: je dois donc me réjouir lorsqu’il m’arrive de sentir la pauvreté dont j’ai fait le vœu solennel. Autrefois je croyais ne tenir à quoi que ce soit; mais, depuis que les paroles de Jésus me sont lumineuses, je me vois bien imparfaite. Par exemple si, me mettant à l’ouvrage pour la peinture, je trouve les pinceaux en désordre, si une règle ou un canif a disparu, la patience est bien près de m’abandonner et je dois la prendre à deux mains pour ne pas réclamer avec amertume les objets qui me manquent.

Ces choses indispensables je puis sans doute les demander, mais en le faisant avec humilité je ne manque pas au commandement de Jésus; au contraire, j’agis comme les pauvres qui tendent la main pour recevoir le nécessaire; s’ils sont rebutés, ils ne s’en étonnent pas, personne ne leur doit rien. Ah! quelle paix inonde l’âme lorsqu’elle s’élève au— dessus des sentiments de la nature! Non, il n’est pas de joie comparable à celle que goûte le véritable pauvre d’esprit! S’il demande avec détachement une chose nécessaire, et que non seulement cette chose lui soit refusée, mais encore que l’on essaie de prendre ce qu’il a, il suit le conseil de Nôtre-Seigneur: «Abandonnez même votre manteau à celui qui veut plaider pour avoir votre robe. Matt., V, 40. »

Abandonner son manteau, c’est, il me semble, renoncer à ses derniers droits, se considérer comme la servante, l’esclave des autres. Lorsqu’on a quitté son manteau, c’est plus facile de marcher, de courir, aussi Jésus ajoute-t-il: «Et qui que ce soit qui vous force défaire mille pas, faites-en deux mille de plus avec lui. Ibid., 41. » Non, ce n’est pas assez pour moi de donner à quiconque me demande, je dois aller au-devant des désirs, me montrer très obligée, très honorée de rendre service; et, si l’on prend une chose à mon usage, paraître heureuse d’en être débarrassée.

Toutefois je ne puis pas toujours pratiquer à la lettre les paroles de l’Evangile; il se rencontre des occasions où je me vois contrainte de refuser quelque chose à mes sœurs. Mais lorsque la charité a jeté de profondes racines dans l’âme, elle se montre à l’extérieur: il y a une façon si gracieuse de refuser ce qu’on ne peut donner, que le refus fait autant de plaisir que le don. Il est vrai qu’on se gêne moins de mettre à contribution celles qui se montrent toujours disposées à obliger; cependant, sous prétexte que je serais forcée de refuser, je ne dois pas m’éloigner des sœurs qui demandent facilement des services, puisque le divin Maître a dit: « Ibid., 42. N’évitez point celui qui veut emprunter de vous. »

Je ne dois pas non plus être obligeante afin de le paraître ou dans l’espoir qu’une autre fois la sœur que j’oblige me rendra service à son tour; car Nôtre-Seigneur a dit encore: «Si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir quelque chose, quel gré vous en saura-t-on? les pécheurs même prêtent aux pécheurs afin d’en recevoir autant. Mais pour vous, faites du bien, prêtez sans en rien espérer, et votre récompense sera grande. Lucæ, VI, 34, 35. »

Oh! oui, la récompense est grande, même sur la terre. Dans cette voie, il n’y a que le premier pas qui coûte. Prêter sans en rien espérer, cela paraît dur; on aimerait mieux donner, car une chose donnée n’appartient plus. Lorsqu’on vient vous dire d’un air tout à fait convaincu: «Ma sœur, j’ai besoin de votre aide pendant quelques heures; mais soyez tranquille, j’ai permission de notre Mère, et je vous rendrai le temps que vous me donnez.» Vraiment, lorsqu’on sait très bien que jamais le temps prêté ne sera rendu, on aimerait mieux dire: «Je vous le donne!» Cela contenterait l’amour-propre; Car c’est un acte plus généreux de donner que de prêter, et puis on fait sentir à la sœur que l’on ne compte pas sur ses services.

Ah! que les enseignements divins sont contraires aux sentiments de la nature! Sans le secours de la grâce, il serait impossible, non seulement de les mettre en pratique, mais encore de les comprendre.

Ma Mère chérie, je sens que, plus que jamais, je me suis très mal expliquée. Je ne sais quel intérêt vous pourrez trouver à lire toutes ces pensées confuses. Enfin je n’écris pas pour faire une œuvre littéraire; si je vous ennuie par cette sorte de discours sur la charité, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté.

Hélas! je suis loin, je l’avoue, de pratiquer ce que je comprends; et cependant le seul désir que j’en ai me donne la paix. S’il m’arrive de tomber en quelque faute contraire, je me relève aussitôt; depuis quelques mois, je n’ai plus même à combattre, je puis dire avec notre Père saint Jean de la Croix: «Ma demeure est entièrement pacifiée», et j’attribue cette paix intime à un certain combat dans lequel j’ai été victorieuse. A partir de ce triomphe, la milice céleste vient à mon secours, ne pouvant souffrir de me voir blessée après avoir lutté vaillamment dans l’occasion que je vais décrire.