La nuit obscure - La Table des pécheurs

Aux jours si lumineux du temps pascal, Jésus me fit comprendre qu’il y a réellement des âmes sans foi et sans espérance qui, par l’abus des grâces, perdent ces précieux trésors, source des seules joies pures et véritables. Il permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du ciel, si douce pour moi depuis ma petite enfance, me devînt un sujet de combat et de tourment. La durée de cette épreuve n’était pas limitée à quelques jours, à quelques semaines; voilà des mois que je la souffre, et j’attends encore l’heure de ma délivrance. Je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens; mais c’est impossible! Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité. Cependant je vais essayer de l’expliquer par une comparaison.

Je suppose que je suis née dans un pays environné d’épais brouillards; jamais je n’ai contemplé le riant aspect de la nature, jamais je n’ai vu un seul rayon de soleil. Dès mon enfance, il est vrai, j’entends parler de ces merveilles, je sais que le pays où j’habite n’est pas ma patrie, qu’il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n’est pas une histoire inventée par un habitant des brouillards, c’est une vérité indiscutable; car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu trente-trois ans dans le pays des ténèbres… Hélas! et les ténèbres n’ont point compris qu’il était la lumière du monde Joan., I, 5. .

Mais, Seigneur, votre enfant l’a comprise votre divine lumière! elle vous demande pardon pour ses frères incrédules, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur, elle s’assied pour votre amour à cette table remplie d’amertume, où les pauvres pécheurs prennent leur nourriture et dont elle ne veut point se lever avant le signe de votre main. Mais ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères coupables: «Ayez pitié de nous, Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs Lucæ, XVIII, 13. ?» Renvoyez-nous justifiés! Que tous ceux qui ne sont point éclairés du flambeau de la foi le voient luire enfin! O mon Dieu, s’il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain des larmes, jusqu’à ce qu’il vous plaise de m’introduire dans votre lumineux royaume; la seule grâce que je vous demande, c’est de ne jamais vous offenser!

Je vous disais, ma Mère, que la certitude d’aller un jour loin de mon pays ténébreux m’avait été donnée dès mon enfance; non seulement je croyais d’après ce que j’entendais dire, mais encore je sentais dans mon cœur, par des aspirations intimes et profondes, qu’une autre terre, une région plus belle, me servirait un jour de demeure stable, de même que le génie de Christophe Colomb lui faisait pressentir un nouveau monde. Quand, tout à coup, les brouillards qui m’environnent pénètrent dans mon âme et m’enveloppent de telle sorte, qu’il ne m’est plus possible même de retrouver en moi l’image si douce de ma patrie… Tout a disparu!…

Lorsque je veux reposer mon cœur, fatigué des ténèbres qui l’entourent, par le souvenir fortifiant d’une vie future et éternelle, mon tourment redouble. Il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des impies, me disent en se moquant de moi: «Tu rêves la lumière, une patrie embaumée, tu rêves la possession éternelle du Créateur de ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards où tu languis; avance!… avance!… réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant!…»

Mère bien-aimée, cette image de mon épreuve est aussi imparfaite que l’ébauche comparée au modèle; cependant je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer… j’ai peur même d’en avoir trop dit. Ah! que Dieu me pardonne! Il sait bien que, tout en n’ayant pas la jouissance de la foi, je m’efforce d’en faire les œuvres. J’ai prononcé plus d’actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie.

A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi veut me provoquer, je me conduis en brave: sachant que c’est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans jamais le regarder en face; puis je cours vers mon Jésus, je lui dis être prête à verser tout mon sang pour confesser qu’il y a un ciel, je lui dis être heureuse de ne pouvoir contempler sur la terre, avec les yeux de l’âme, ce beau ciel qui m’attend, afin qu’il daigne l’ouvrir pour l’éternité aux pauvres incrédules.

Aussi, malgré cette épreuve qui m’enlève tout sentiment de jouissance, je puis m’écrier encore: «Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites. Ps. XCI, 4. » Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour? Plus la souffrance est intense, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous fait sourire, ô mon Dieu! Et si, par impossible, vous deviez l’ignorer vous-même, je serais encore heureuse de souffrir, dans l’espérance que, par mes larmes, je pourrais empêcher ou réparer peut-être une seule faute commise contre la foi.

Vous allez croire sans doute, ma Mère vénérée, que j’exagère un peu la nuit de mon âme. Si vous en jugez par les poésies que j’ai composées cette année, je dois vous paraître inondée de consolations, une enfant pour laquelle le voile de la foi s’est presque déchiré! Et cependant… ce n’est plus un voile, c’est un mur qui s’élève jusqu’aux cieux et couvre le firmament étoilé!

Lorsque je chante le bonheur du ciel, l’éternelle possession de Dieu, je n’en ressens aucune joie; car je chante simplement ce que je veux croire. Parfois, je l’avoue, un tout petit rayon de soleil éclaire ma sombre nuit, alors l’épreuve cesse un instant; mais ensuite, le souvenir de ce rayon, au lieu de me consoler, rend mes ténèbres plus épaisses encore.

Ah! jamais je n’ai si bien senti que le Seigneur est doux et miséricordieux; il ne m’a envoyé cette lourde croix qu’au moment où je pouvais la porter; autrefois je crois bien qu’elle m’aurait jetée dans le découragement. Maintenant elle ne produit qu’une chose: enlever tout sentiment de satisfaction naturelle dans mon aspiration vers la patrie céleste.

Ma Mère, il me semble qu’à présent rien ne m’empêche de m’envoler: car je n’ai plus de grands désirs, si ce n’est celui d’aimer jusqu’à mourir d’amour… Je suis libre, je n’ai aucune crainte, même celle que je redoutais le plus, je veux dire la crainte de rester longtemps malade et par suite d’être à charge à la communauté. Si cela fait plaisir au bon Dieu, je consens volontiers à voir ma vie de souffrances, du corps et de l’âme, se prolonger des années. Oh! non, je ne crains pas une longue vie, je ne refuse pas le combat: «Le Seigneur est la roche où je suis élevée, qui dresse mes mains au combat et mes doigts à la guerre; il est mon bouclier, j’espère en lui. Ps. CXLIII, 1, 2. » Jamais je n’ai demandé à Dieu de mourir jeune; il est vrai, je n’ai pas cessé de croire qu’il en serait ainsi, mais sans rien faire pour l’obtenir.

Souvent le Seigneur se contente du désir de travailler pour sa gloire; et mes désirs, vous le savez, ma Mère, ont été bien grands! Vous savez aussi que Jésus m’a présenté plus d’un calice amer par rapport à mes sœurs chéries! Ah! le saint roi David avait raison lorsqu’il chantait: «Qu’il est bon, qu’il est doux à des frères d’habiter ensemble dans une parfaite union Ps. CXXXII, 1. !» Mais c’est au sein des sacrifices que cette union doit s’accomplir sur la terre. Non, ce n’est pas pour vivre avec mes sœurs que je suis venue dans ce Carmel béni; je pressentais bien, au contraire, que ce devait être un sujet de grandes souffrances lorsqu’on ne veut rien accorder à la nature.

Comment peut-on dire qu’il est plus parfait de s’éloigner des siens? A-t-on jamais reproché à des frères de combattre sur le même champ de bataille, de voler ensemble pour cueillir la palme du martyre? Sans doute on a jugé avec raison qu’ils s’encouragent mutuellement; mais aussi que le martyre de chacun devient celui de tous.

Ainsi en est-il dans la vie religieuse que les théologiens appellent un martyre. En se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse naturelle: cette tendresse, au contraire, grandit en devenant plus pure et plus divine. C’est de cette tendresse que je vous aime, ma Mère, et que j’aime mes sœurs. Oui, je suis heureuse de combattre en famille pour la gloire du Roi des cieux; mais je serais prête aussi à voler sur un autre champ de bataille, si le divin Général m’en exprimait le désir: un commandement ne serait pas nécessaire, mais un simple regard, un signe suffirait!

Depuis mon entrée au Carmel, j’ai toujours pensé que, si Jésus ne m’emportait bien vite au ciel, le sort de la petite colombe de Noé serait le mien: qu’un jour le Seigneur, ouvrant la fenêtre de l’arche, me dirait de voler bien loin vers des rivages infidèles, portant avec moi la branche d’olivier. Cette pensée m’a fait planer plus haut que tout le créé.

Comprenant que, même au Carmel, il pouvait y avoir des séparations, j’ai voulu par avance habiter dans les cieux; j’ai accepté, non seulement de m’exiler au milieu d’un peuple inconnu, mais, ce qui m’était bien plus amer, j’ai accepté l’exil pour mes sœurs. Deux d’entre elles, en effet, furent demandées par le Carmel de Saïgon, que notre monastère avait fondé. Pendant quelque temps, il fut sérieusement question de les y envoyer. Ah! je n’aurais pas voulu dire une parole pour les retenir, bien que mon cœur fût brisé à la pensée des épreuves qui les attendaient…

Maintenant tout est passé, les supérieurs ont mis des obstacles insurmontables à leur départ; à ce calice, je n’ai fait que tremper mes lèvres, juste le temps d’en goûter l’amertume.

Laissez-moi vous dire, ma Mère, pourquoi, si la sainte Vierge me guérit, je désire répondre à l’appel de nos Mères d’Hanoï. Il paraît que pour vivre dans les Carmels étrangers, il faut une vocation toute spéciale; beaucoup d’âmes s’y croient appelées sans l’être en effet. Vous m’avez dit, ma Mère, que j’avais cette vocation, et que ma santé seule mettait obstacle à son accomplissement.

Ah! s’il me fallait un jour quitter mon berceau religieux, ce ne serait pas sans blessure. Je n’ai pas un cœur insensible; et c’est justement parce qu’il est capable de souffrir beaucoup, que je désire donner à Jésus tous les genres de souffrances qu’il pourrait supporter. Ici, je suis aimée de vous, ma Mère, de toutes mes sœurs, et cette affection m’est bien douce: voilà pourquoi je rêve un monastère où je serais inconnue, où j’aurais à souffrir l’exil du cœur. Non, ce n’est pas dans l’intention de rendre service au Carmel d’Hanoï que je quitterais tout ce qui m’est cher, je connais trop mon incapacité; mon seul but serait d’accomplir la volonté du bon Dieu et de me sacrifier pour lui au gré de ses désirs. Je sens bien que je n’aurais aucune déception; car, lorsqu’on s’attend à une souffrance pure, on est plutôt surpris de la moindre joie; et puis, la souffrance elle-même devient la plus grande des joies, quand on la recherche comme un précieux trésor.

Mais je suis malade maintenant, et je ne guérirai pas. Toutefois je reste dans la paix; depuis longtemps je ne m’appartiens plus, je suis livrée totalement à Jésus… Il est donc libre de faire de moi tout ce qui lui plaira. Il m’a donné l’attrait d’un exil complet, il m’a demandé si je consentais à boire ce calice: aussitôt je l’ai voulu saisir, mais lui, retirant sa main, me montra que l’acceptation seule le contentait.

Mon Dieu, de quelles inquiétudes on se délivre en faisant le vœu d’obéissance! Que les simples religieuses sont heureuses! Leur unique boussole étant la volonté des supérieurs, elles sont toujours assurées d’être dans le droit chemin, n’ayant pas à craindre de se tromper, même s’il leur paraît certain que les supérieurs se trompent. Mais, lorsqu’on cesse de consulter la boussole infaillible, aussitôt l’âme s’égare dans des chemins arides où l’eau de la grâce lui manque bientôt.

Ma Mère, vous êtes la boussole que Jésus m’a donnée pour me conduire sûrement au rivage éternel. Qu’il m’est doux de fixer sur vous mon regard et d’accomplir ensuite la volonté du Seigneur! En permettant que je souffre des tentations contre la foi, le divin Maître a beaucoup augmenté dans mon cœur l’esprit de foi qui me le fait voir vivant en votre âme et me communiquant par vous ses ordres bénis. Je sais bien, ma Mère, que vous me rendez doux et léger le fardeau de l’obéissance; mais il me semble, d’après mes sentiments intimes, que je ne changerais pas de conduite et que ma tendresse filiale ne souffrirait aucune diminution, s’il vous plaisait de me traiter sévèrement, parce que je verrais encore la volonté de mon Dieu se manifestant d’une autre façon pour le plus grand bien de mon âme.