CHAPITRE IX
L’Ascenseur divin
Mère bien-aimée, je croyais avoir fini, et vous me demandez plus de détails sur ma vie religieuse. Je ne veux pas raisonner, mais je ne puis m’empêcher de rire en prenant de nouveau la plume pour vous raconter des choses que vous savez aussi bien que moi; enfin j’obéis. Je ne veux pas chercher quelle utilité peut avoir ce manuscrit; je vous l’avoue, ma Mère, si vous le brûliez sous mes yeux avant même de l’avoir lu, je n’en éprouverais aucune peine.
Dans la communauté, on croit généralement que vous m’avez gâtée de toute façon depuis mon entrée au Carmel; mais I Reg., XVI, 7. l’homme ne voit que l’apparence, c’est Dieu qui lit au fond des cœurs. O ma Mère, je vous remercie une fois encore de ne m’avoir pas ménagée; Jésus savait bien qu’il fallait à sa petite fleur l’eau vivifiante de l’humiliation, elle était trop faible pour prendre racine sans ce moyen, et c’est à vous qu’elle doit cet inestimable bienfait.
Depuis quelques mois, le divin Maître a changé complètement sa manière de faire pousser sa petite fleur: la trouvant sans doute assez arrosée, il la laisse maintenant grandir sous les rayons bien chauds d’un soleil éclatant. Il ne veut plus pour elle que son sourire, qu’il lui donne encore par vous, ma Mère vénérée. Ce doux soleil, loin de flétrir la petite fleur, la fait croître merveilleusement. Au fond de son calice, elle conserve les précieuses gouttes de rosée qu’elle a reçues autrefois; et ces gouttes lui rappelleront toujours qu’elle est petite et faible. Toutes les créatures pourraient se pencher vers elle, l’admirer, l’accabler de leurs louanges; cela n’ajouterait jamais une ombre de vaine satisfaction à la véritable joie qu’elle savoure en son cœur, se voyant aux yeux de Dieu un pauvre petit néant, rien de plus.
En disant que tous les compliments me laisseraient insensible, je ne veux pas parler, ma Mère, de l’amour et de la confiance que vous me témoignez; j’en suis au contraire bien touchée, mais je sens que je n’ai rien à craindre, je puis en jouir maintenant à mon aise, rapportant au Seigneur ce qu’il a bien voulu mettre de bon en moi. S’il lui plaît de me faire paraître meilleure que je ne le suis, cela ne me regarde pas, il est libre d’agir comme il veut.
Mon Dieu, que les voies par lesquelles vous conduisez les âmes sont différentes! Dans la vie des Saints, nous en voyons un grand nombre qui n’ont rien laissé d’eux après leur mort: pas le moindre souvenir, pas le moindre écrit. Il en est d’autres, au contraire, comme notre Mère sainte Thérèse, qui ont enrichi l’Eglise de leur doctrine sublime, ne craignant pas Tob., XII, 7. de révéler les secrets du Roi, afin qu’il soit plus connu, plus aimé des âmes. Laquelle de ces deux manières plaît le mieux à Notre-Seigneur? Il me semble qu’elles lui sont également agréables.
Tous les bien-aimés de Dieu ont suivi le mouvement de l’Esprit-Saint qui a fait écrire au prophète: «Dites au juste que tout est bien. Is., III, 10. » Oui, tout est bien lorsqu’on ne recherche que la volonté divine; c’est pour cela que moi, pauvre petite fleur, j’obéis à Jésus en essayant de faire plaisir à celle qui me le représente ici-bas.
Vous le savez, ma Mère, mon désir a toujours été de devenir sainte; mais hélas! j’ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints, qu’il existe entre eux et moi la même différence que nous voyons dans la nature entre une montagne dont le sommet se perd dans les nuages, et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants.
Au lieu de me décourager, je me suis dit: «Le bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables; je puis donc, malgré ma petitesse, aspirer à la sainteté. Me grandir, c’est impossible! Je dois me supporter telle que je suis, avec mes imperfections sans nombre; mais je veux chercher le moyen d’aller au ciel par une petite voie bien droite, bien courte, une petite voie toute nouvelle. Nous sommes dans un siècle d’inventions: maintenant ce n’est plus la peine de gravir les marches d’un escalier; chez les riches, un ascenseur le remplace avantageusement. Moi, je voudrais aussi trouver un ascenseur pour m’élever jusqu’à Jésus; car je suis trop petite pour gravir le rude escalier de la perfection.»
Alors j’ai demandé aux Livres saints l’indication de l’ascenseur, objet de mon désir; et j’ai lu ces mots sortis de la bouche même de la Sagesse éternelle: « Prov., IX, 4. Si quelqu’un est TOUT PETIT , qu’il vienne à moi. » Je me suis donc approchée de Dieu, devinant bien que j’avais découvert ce que je cherchais; voulant savoir encore ce qu’il ferait au tout petit, j’ai continué mes recherches et voici ce que j’ai trouvé: «Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein, et je vous balancerai sur mes genoux. Is., LXVI, 13. »
Ah! jamais paroles plus tendres, plus mélodieuses ne sont venues réjouir mon âme. L’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus! Pour cela je n’ai pas besoin de grandir, il faut au contraire que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. O mon Dieu, vous avez dépassé mon attente, et moi je veux chanter vos miséricordes! Vous m’avez instruite dès ma jeunesse, et jusqu’à présent j’ai annoncé vos merveilles: je continuerai de les publier dans l’âge le plus avancé Ps. LXX, 18. .
Quel sera-t-il pour moi cet âge avancé? Il me semble que ce pourrait être aussi bien maintenant que plus tard: deux mille ans ne sont pas plus aux yeux du Seigneur que vingt ans… qu’un seul jour!
Mais ne croyez pas, ma Mère, que votre enfant désire vous quitter, estimant comme une plus grande grâce de mourir à l’aurore plutôt qu’au déclin du jour; ce qu’elle estime, ce qu’elle désire uniquement, c’est de faire plaisir à Jésus. Maintenant qu’il semble s’approcher d’elle pour l’attirer au séjour de la gloire, son cœur se réjouit; elle le sait, elle l’a compris, le bon Dieu n’a besoin de personne, encore moins d’elle que des autres, pour faire du bien sur la terre.
En attendant, ma Mère vénérée, je connais votre volonté: vous désirez que j’accomplisse près de vous une mission bien douce, bien facile Elle exerçait la charge de maîtresse des novices, sans en porter le titre. ; et cette mission je l’achèverai du haut des cieux. Vous m’avez dit, comme Jésus à saint Pierre: «Pais mes agneaux»; et moi, je me suis étonnée, je me suis trouvée trop petite, je vous ai suppliée de faire paître vous-même vos petits agneaux et de me garder par grâce avec eux. Répondant un peu à mon juste désir, vous m’avez plutôt nommée leur première compagne que leur maîtresse, me commandant toutefois de les conduire dans les pâturages fertiles et ombragés, de leur indiquer les herbes les meilleures et les plus fortifiantes, de leur désigner avec soin les fleurs brillantes, mais empoisonnées, auxquelles ils ne doivent jamais toucher sinon pour les écraser sous leurs pas.
Ma Mère, comment se fait-il que ma jeunesse, mon inexpérience ne vous aient point effrayée? Comment ne craignez-vous pas que je laisse égarer vos agneaux? En agissant ainsi, peut-être vous êtes-vous rappelé que souvent le Seigneur se plaît à donner la sagesse aux plus petits.
Sur la terre, elles sont bien rares les âmes qui ne mesurent pas la puissance divine à leurs courtes pensées! Le monde veut bien que, partout ici-bas, il y ait des exceptions; seul, le bon Dieu n’a pas le droit d’en faire. Depuis longtemps, je le sais, cette manière de mesurer l’expérience aux années se pratique parmi les humains; car, en son adolescence, le saint roi David chantait au Seigneur: «Je suis jeune et méprisé.» Dans le même psaume cependant il ne craint pas de dire: «Je suis devenu plus prudent que les vieillards, parce que j’ai recherché votre volonté. Votre parole est la lampe qui éclaire mes pas; je suis prêt à accomplir vos ordonnances, et je ne suis troublé de rien. Ps. CXVIII, 141, 100, 105, 106. »
Vous n’avez pas même jugé imprudent, ma Mère, de me dire un jour que le divin Maître illuminait mon âme et me donnait l’expérience des années. Je suis trop petite maintenant pour avoir de la vanité, je suis trop petite encore pour savoir tourner de belles phrases afin de laisser croire que j’ai beaucoup d’humilité; j’aime mieux convenir simplement que le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses_ Lucæ, I, 49. ; et la plus grande, c’est de m’avoir montré ma petitesse, mon impuissance à tout bien.