Mort de son père - Comment Notre-Seigneur comble tous ses désirs
O ma Mère, que j’ai de sujets d’être reconnaissante envers Dieu! Je vais vous faire encore une naïve confidence: Le Seigneur m’a montré la même miséricorde qu’au roi Salomon. Tous mes désirs ont été satisfaits; non seulement mes désirs de perfection, mais encore ceux dont je comprenais la vanité sans l’avoir expérimentée. Ayant toujours regardé Mère Agnès de Jésus comme mon idéal, je voulais lui ressembler en tout. La voyant peindre de charmantes miniatures et composer de belles poésies, je pensais que je serais heureuse de savoir peindre aussi Ce désir, Thérèse le gardait dans son cœur depuis son enfance. Voici ce qu'elle nous confia plus tard:
«J'avais dix ans le jour où mon père apprit à Céline qu'il allait lui faire donner des leçons de peinture, j'étais là et j'enviais son bonheur. Papa me dit: «Et toi, ma petite reine, cela te ferait-il plaisir aussi d'apprendre le dessin?» J'allais répondre un oui bien joyeux, quand Marie fit remarquer que je n'avais pas les mêmes dispositions que Céline. Elle eut vite gain de cause: et moi, pensant que c'était là une bonne occasion d'offrir un grand sacrifice à Jésus, je gardai le silence. Je désirais avec tant d'ardeur apprendre le dessin que je me demande encore aujourd'hui comment j'eus la force de me taire.» , de pouvoir exprimer mes pensées en vers et de faire du bien autour de moi. Cependant je n’aurais pas voulu demander ces dons naturels, et mes désirs restaient cachés au fond de mon cœur.
Jésus, caché lui aussi dans ce pauvre petit cœur, se plut à lui montrer une fois de plus le néant de ce qui passe. Au grand étonnement de la communauté, je réussis plusieurs travaux de peinture, je composai des poésies, il me fut donné de faire du bien à quelques âmes. Et de même que Salomon se tournant vers les ouvrages de ses mains, où il avait pris une peine si inutile, vit que tout est vanité et affliction d’esprit sous le soleil Eccles., II, 11. , je reconnus, par expérience, que le seul bonheur de la terre consiste à se cacher, à rester dans une totale ignorance des choses créées. Je compris que, sans l’amour, toutes les œuvres ne sont que néant, même les plus éclatantes. Au lieu de me faire du mal, de blesser mon âme, les dons que le Seigneur m’a prodigués me portent vers lui, je vois qu’il est seul immuable, seul capable de combler mes immenses désirs.
Mais, puisque je suis sur le chapitre de mes désirs, il en est d’un autre genre que le divin Maître s’est plu à combler encore: désirs enfantins, semblables à celui de la neige de ma prise d’habit. Vous savez, ma Mère, combien j’aime les fleurs. En me faisant prisonnière à quinze ans, je renonçai pour toujours au bonheur de courir dans les campagnes émaillées des trésors du printemps. Eh bien, jamais je n’ai possédé plus de fleurs que depuis mon entrée au Carmel!
Il est d’usage dans le monde que les fiancés offrent de jolis bouquets à leurs fiancées; Jésus ne l’oublia pas… Je reçus à foison pour son autel des bluets, des coquelicots, de grandes pâquerettes, toutes les fleurs qui me ravissent le plus. Une petite fleurette de mes amies, la nielle des blés, avait seule manqué au rendez-vous; je souhaitais beaucoup la revoir, et voilà que dernièrement elle vint me sourire et me montrer que, dans les moindres choses comme dans les grandes, le bon Dieu donne le centuple dès cette vie aux âmes qui pour son amour ont tout quitté.
Un seul désir, le plus intime de tous et le plus irréalisable pour bien des motifs, me restait encore. Ce désir était l’entrée de Céline au Carmel de Lisieux. Cependant j’en avais fait l’entier sacrifice, confiant à Dieu seul l’avenir de ma sœur chérie. J’acceptais qu’elle partît au bout du monde, s’il le fallait, mais je voulais la voir comme moi l’épouse de Jésus. Ah! que j’ai souffert en la sachant exposée dans le monde à des dangers qui m’avaient été inconnus! Je puis dire que mon affection fraternelle ressemblait plutôt à un amour de mère, j’étais remplie de dévouement et de sollicitude pour son âme. Un certain jour, elle dut aller avec ma tante et mes cousines à une réunion mondaine. Je ne sais pourquoi j’en éprouvai plus de peine que jamais, et je versai un torrent de larmes, suppliant Notre-Seigneur de l’empêcher de danser… Ce qui arriva justement! Il ne permit pas que sa petite fiancée pût danser ce soir-là—bien que d’habitude elle ne fût pas embarrassée pour le faire gracieusement - Son cavalier s’en trouva lui-même incapable, il ne put faire autre chose que marcher très religieusement avec mademoiselle, au grand étonnement de toute l’assistance. Après quoi, ce pauvre monsieur s’esquiva tout honteux sans oser reparaître un seul instant de la soirée. Cette aventure, unique en son genre, me fit grandir en confiance et me montra clairement que le signe de Jésus était aussi posé sur le front de ma sœur bien-aimée.
Le 29 juillet 1894, le Seigneur rappela à lui mon bon père si éprouvé et si saint! Pendant les deux ans qui précédèrent sa mort, la paralysie étant devenue générale, mon oncle le gardait près de lui, comblant sa douloureuse vieillesse de toutes sortes d’égards. Mais à cause de son état d’infirmité et d’impuissance, nous ne le vîmes qu’une seule fois au parloir pendant tout le cours de sa maladie. Ah! quelle entrevue! Au moment de nous séparer, comme nous lui disions au revoir, il leva les yeux et, nous montrant du doigt le ciel, il resta ainsi bien longtemps, n’ayant pour traduire sa pensée que cette seule parole prononcée d’une voix pleine de larmes: «Au ciel!!!»
Ce beau ciel étant devenu son partage, les liens qui retenaient dans le monde son ange consolateur se trouvaient rompus. Mais les anges ne restent pas sur la terre: lorsqu’ils ont accompli leur mission ils retournent aussitôt vers Dieu, c’est pour cela qu’ils ont des ailes! Céline essaya donc de voler au Carmel. Hélas! les difficultés semblaient insurmontables. Un jour, ses affaires s’embrouillant de plus en plus, je dis à Notre-Seigneur après la sainte communion: «Vous savez, mon Jésus, combien j’ai désiré que l’épreuve de mon père lui servît de purgatoire. Oh! que je voudrais savoir si mes vœux sont exaucés. Je ne vous demande pas de me parler, je vous demande seulement un signe: Vous connaissez l’opposition de Sœur*** à l’entrée de Céline; eh bien, si désormais elle n’y met plus d’obstacles, ce sera votre réponse, vous me direz par là que mon père est allé droit au ciel.»
O miséricorde infinie! condescendance ineffable! Le bon Dieu, qui tient en sa main le cœur des créatures et l’incline comme il veut, changea les dispositions de cette sœur. La première personne que je rencontrai aussitôt après l’action de grâces, ce fut elle-même qui, m’appelant, les larmes aux yeux, me parla de l’entrée de Céline, ne me témoignant plus qu’un vif désir de la voir parmi nous! Et bientôt Monseigneur, tranchant les dernières difficultés, vous permettait, ma Mère, sans la moindre hésitation, d’ouvrir nos portes à la petite colombe exilée r Ce fut le 14 septembre 1894. Céline devint S* Geneviève de Sainte-Thérèse*. .