La dernière larme d’une sainte
Deux mois après cette retraite bénie, notre vénérée Fondatrice, Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, quitta notre petit Carmel pour entrer au Carmel des Cieux.
Mais, avant de vous parler de mes impressions au moment de sa mort, je veux, ma Mère, vous dire mon bonheur d’avoir vécu plusieurs années avec une sainte non point inimitable, mais sanctifiée par des vertus cachées et ordinaires. Plus d’une fois j’ai reçu d’elle de grandes consolations.
Un dimanche, en entrant à l’infirmerie pour lui faire ma petite visite, je trouvai près d’elle deux sœurs anciennes; je me retirais discrètement, lorsqu’elle m’appela et me dit d’un air inspiré: «Attendez, ma petite fille, j’ai seulement un mot à vous dire: vous me demandez toujours un bouquet spirituel, eh bien, aujourd’hui, je vous donne celui-ci: «Servez Dieu avec paix et avec joie; rappelez-vous, mon enfant, que notre Dieu est le Dieu de la paix.»
Après l’avoir simplement remerciée, je sortis, émue jusqu’aux larmes et convaincue que le bon Dieu lui avait révélé l’état de mon âme. Ce jour-là, j’étais extrêmement éprouvée, presque triste, dans une nuit telle que je ne savais plus si j’étais aimée de Dieu. Mais la joie et la consolation qui remplacèrent ces ténèbres, vous les devinez, ma Mère chérie…
Le dimanche suivant, je voulus savoir quelle révélation Mère Geneviève avait eue; elle m’assura n’en avoir reçu aucune. Alors mon admiration fut plus grande encore, voyant à quel degré éminent Jésus vivait en son âme et la faisait agir et parler. Ah! cette sainteté-là me paraît la plus vraie, la plus sainte; c’est elle que je désire, car il ne s’y rencontre aucune illusion.
Le jour où cette vénérée Mère quitta l’exil pour la patrie, je reçus une grâce toute particulière. C’était la première fois que j’assistais à une mort; vraiment ce spectacle était ravissant! Mais pendant les deux heures que je passai au pied du lit de la sainte mourante, une espèce d’insensibilité s’était emparée de moi; j’en éprouvais de la peine, lorsqu’au moment même de la naissance au ciel de notre Mère, ma disposition intérieure changea complètement. En un clin d’œil, je me sentis remplie d’une joie et d’une ferveur indicibles, comme si l’âme bienheureuse de notre sainte Mère m’eût donné, à cet instant, une partie de la félicité dont elle jouissait déjà; car je suis bien persuadée qu’elle est allée droit au ciel.
Pendant sa vie, je lui dis un jour: «O ma Mère, vous n’irez pas en purgatoire.»—«Je l’espère!» me répondit-elle avec douceur. Certainement le bon Dieu n’a pu tromper une espérance si remplie d’humilité; toutes les faveurs que nous avons reçues en sont la preuve.
Chaque sœur s’empressa de réclamer quelque relique de notre Mère vénérée; et vous savez, ma Mère, celle que je conserve précieusement. Pendant son agonie, je remarquai une larme qui scintillait à sa paupière comme un beau diamant. Cette larme, la dernière de toutes celles qu’elle répandit sur la terre, ne tomba pas; je la vis encore briller lorsque la dépouille mortelle de notre Mère fut exposée au chœur. Alors, prenant un petit linge fin, j’osai m’approcher le soir, sans être vue de personne, et j’ai maintenant le bonheur de posséder la dernière larme d’une sainte.
Je n’attache pas d’importance à mes rêves, d’ailleurs j’en ai rarement de symboliques, et je me demande même comment il se fait que, pensant toute la journée au bon Dieu, je ne m’en occupe pas davantage pendant mon sommeil. Ordinairement je rêve les bois, les fleurs, les ruisseaux et la mer. Presque toujours je vois de jolis petits enfants, j’attrape des papillons et des oiseaux comme jamais je n’en ai vu. Si mes rêves ont une apparence poétique, vous voyez, ma Mère, qu’ils sont loin d’être mystiques.
Une nuit, après la mort de Mère Geneviève, j’en fis un plus consolant. Cette sainte Mère donnait à chacune de nous quelque chose qui lui avait appartenu. Quand vint mon tour, je croyais ne rien recevoir, car ses mains étaient vides. Me regardant alors avec tendresse, elle me dit par trois fois: «A vous, je laisse mon cœur.»
Un mois après cette mort si précieuse devant Dieu, c’est-à-dire dans les derniers jours de l’année 1891, l’épidémie de l’influenza sévit dans la communauté; je ne fus que légèrement atteinte et restai debout avec deux autres sœurs. Il est impossible de se figurer l’état navrant de notre Carmel en ces jours de deuil. Les plus malades étaient soignées par celles qui se traînaient à peine; la mort régnait partout; et lorsqu’une de nos sœurs avait rendu le dernier soupir, il fallait, hélas! l’abandonner aussitôt.
Le jour de mes 19 ans fut attristé par la mort de notre vénérée Mère Sous-Prieure; je l’assistai avec l’infirmière pendant son agonie. Cette mort fut bientôt suivie de deux autres. Je me trouvais seule alors à la sacristie et je me demande comment j’ai pu suffire à tout.
Un matin, au signal du réveil, j’eus le pressentiment que sœur Madeleine n’était plus. Le dortoir Corridor. se trouvait dans une obscurité complète; personne ne sortait des cellules. Je me décidai pourtant à pénétrer dans celle de sœur Madeleine que je vis, en effet, habillée et couchée sur sa paillasse dans l’immobilité de la mort. Je n’eus pas la moindre frayeur; et, courant à la sacristie, j’apportai bien vite un cierge, et lui mis sur la tête une couronne de roses. Au milieu de cet abandon, je sentais la main du bon Dieu, son Cœur qui veillait sur nous! C’était sans effort que nos chères sœurs passaient à une vie meilleure; une expression de joie céleste se répandait sur leur visage, elles semblaient reposer dans un doux sommeil.
Pendant ces longues semaines d’épreuves, je pus avoir l’ineffable consolation de faire tous les jours la sainte communion. Ah! que c’était doux! Jésus me gâta longtemps, plus longtemps que ses fidèles épouses. Après l’influenza, il voulut venir à moi quelques mois encore, sans que la communauté partageât mon bonheur. Je n’avais pas demandé cette exception, mais j’étais bien heureuse de m’unir chaque jour à mon Bien-Aimé.
Je l’étais aussi de pouvoir toucher aux vases sacrés, de préparer les petits langes destinés à recevoir Jésus. Je sentais qu’il me fallait être bien fervente, et je me rappelais souvent cette parole adressée à un saint diacre: «Soyez saint, vous qui touchez les vases du Seigneur. Is., LII, 11. »
Que vous dirai-je, ma Mère, de mes actions de grâces en ce temps-là et toujours? Il n’y a pas d’instants où je sois moins consolée! Et n’est-ce pas bien naturel, puisque je ne désire pas recevoir la visite de Notre-Seigneur pour ma satisfaction, mais uniquement pour son plaisir à lui?
Je me représente mon âme comme un terrain libre, et je demande à la sainte Vierge d’en ôter les décombres, qui sont les imperfections; ensuite je la supplie de dresser elle-même une vaste tente digne du ciel, et de l’orner de ses propres parures. Puis j’invite tous les Anges et les Saints à venir chanter des cantiques d’amour. Il me semble alors que Jésus est content de se voir si magnifiquement reçu; et moi, je partage sa joie. Tout cela n’empêche pas les distractions et le sommeil de venir m’importuner; aussi n’est-il pas rare que je prenne la résolution de continuer mon action de grâces la journée entière, puisque je l’ai si mal faite au chœur.
Vous voyez, ma Mère vénérée, que je suis loin de marcher par la voie de la crainte; je sais toujours trouver le moyen d’être heureuse et de profiter de mes misères. Notre-Seigneur lui-même m’encourage dans ce chemin. Une fois, contrairement à mon habitude, je me sentais troublée en me rendant à la sainte Table. Depuis plusieurs jours le nombre des hosties n’étant pas suffisant, je n’en recevais qu’une parcelle; et, ce matin-là, je fis cette réflexion bien peu fondée: «Si je ne reçois aujourd’hui que la moitié d’une hostie, je vais croire que Jésus vient comme à regret dans mon cœur!» Je m’approche… O bonheur! le prêtre, s’arrêtant, me donna deux hosties bien séparées! N’était-ce pas une douce réponse?