De la neige
A la fin de mai 1888, après la belle fête de la Profession de Marie, notre aînée, que Thérèse, le Benjamin, eut la faveur de couronner de roses au jour de ses noces mystiques, l’épreuve vint de nouveau visiter ma famille. Depuis sa première attaque de paralysie, nous constations que notre bon père se fatiguait très facilement. Pendant notre voyage de Rome, je remarquais souvent que son visage trahissait l’épuisement et la souffrance. Mais surtout ce qui me frappait, c’étaient ses progrès admirables dans la voie de la sainteté; il était parvenu à se rendre maître de sa vivacité naturelle et les choses de la terre semblaient à peine l’effleurer.
Permettez-moi, ma Mère, de vous citer à ce propos un petit exemple de sa vertu:
Pendant le pèlerinage, les jours et les nuits en wagon paraissaient longs aux voyageurs, et nous les voyions entreprendre des parties de cartes qui parfois devenaient orageuses. Un jour, les joueurs nous demandèrent notre concours: nous refusâmes, alléguant notre peu de science en cette matière; nous ne trouvions pas comme eux le temps long, mais trop court pour contempler à loisir les magnifiques panoramas qui s’offraient à nos yeux. Le mécontentement perça bientôt; notre cher petit père prenant la parole avec calme nous défendit, laissant à entendre qu’étant en pèlerinage la prière ne tenait pas une assez large place.
Un des joueurs, oubliant alors le respect dû aux cheveux blancs, s’écria sans réflexion: «Heureusement, les pharisiens sont rares!» Mon père ne répondit pas un mot, il parut même saintement joyeux et trouva le moyen un peu plus tard de serrer la main de ce monsieur, accompagnant cette belle action d’une parole aimable qui pouvait faire croire que l’invective n’avait pas été entendue, ou du moins qu’elle était oubliée.
D’ailleurs, cette habitude de pardonner ne datait pas de ce jour. Au témoignage de ma mère et de tous ceux qui l’ont connu, jamais il ne prononça une parole contre la charité.
Sa foi et sa générosité étaient également à toute épreuve. Voici en quels termes il annonça mon départ à l’un de ses amis: «Thérèse, ma petite reine, est entrée hier au Carmel. Dieu seul peut exiger un tel sacrifice; mais il m’aide si puissamment qu’au milieu de mes larmes mon cœur surabonde de joie.»
A ce fidèle serviteur, il fallait une récompense digne de ses vertus, et cette récompense il la demanda lui-même à Dieu. O ma Mère, vous souvient-il de ce jour, de ce parloir, où mon père nous dit: «Mes enfants, je reviens d’Alençon, où j’ai reçu dans l’église Notre-Dame de si grandes grâces, de telles consolations, que j’ai fait cette prière: «Mon Dieu, c’en est trop! oui, je suis trop heureux, il n’est pas possible d’aller au ciel comme cela, je veux souffrir quelque chose pour vous! Et je me suis offert…» Le mot victime expira sur ses lèvres, il n’osa pas le prononcer devant nous, mais nous avions compris!
Vous connaissez, ma Mère, toutes nos amertumes! Ces souvenirs déchirants, je n’ai pas besoin d’en écrire les détails…
Cependant l’époque de ma prise d’habit arriva. Contre toute espérance, mon père s’étant remis d’une seconde attaque, Monseigneur fixa la cérémonie au 10 janvier. L’attente avait été longue; mais aussi, quelle belle fête! Rien n’y manquait, pas même la neige.
Vous ai-je parlé, ma Mère, de ma prédilection pour la neige? Toute petite, sa blancheur me ravissait. D’où me venait ce goût pour la neige? Peut-être de ce qu’étant une petite fleur d’hiver, la première parure dont mes yeux d’enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau. Je voulais donc voir, le jour de ma prise d’habit, la nature comme moi parée de blanc. Mais la veille, la température était si douce qu’on aurait pu se croire au printemps et je n’espérais plus la neige. Le 10, au matin, pas de changement! Je laissai donc là mon désir d’enfant, irréalisable, et je sortis du monastère.
Mon père m’attendait à la porte de clôture. S’avançant vers moi, les yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cœur: « Pour honorer Jésus, le divin Roi dont sa petite reine allait devenir la fiancée, M. Martin avait voulu que, ce jour-là, elle fût vêtue d'une robe de velours blanc, garnie de cygne et de point d'Alençon. Ses grandes boucles de cheveux blonds flottaient sur ses épaules et des lis composaient sa parure virginale. Ah! s’écria-t-il, la voilà donc ma petite reine!» Puis, m’offrant son bras, nous fîmes solennellement notre entrée à la chapelle. Ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici-bas! Toutes ses offrandes étaient faites Léonie étant entrée aux Clarisses, ordre trop austère pour sa santé délicate, dut revenir chez son père. Plus tard elle fut reçue à la Visitation de Caen, où elle prononça ses vœux sous le nom de Sœur Françoise-Thérèse. , sa famille appartenait à Dieu. Céline lui ayant confié que plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce père incomparable avait répondu dans un transport de joie: «Viens, allons ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grâces qu’il accorde à notre famille, et de l’honneur qu’il me fait de se choisir des épouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant mes enfants. Si je possédais quelque chose de mieux, je m’empresserais de le lui offrir.» Ce mieux, c’était lui-même! Et le Seigneur le reçut comme une hostie d’holocauste, il l’éprouva comme l’or dans la fournaise et le trouva, digne de lui Sap., III, 6. .
Après la cérémonie extérieure, quand je rentrai au monastère, Monseigneur entonna le Te Deum. Un prêtre lui fit remarquer que ce cantique ne se chantait qu’aux professions, mais l’élan était donné et l’hymne d’action de grâces se continua jusqu’à la fin. Ne fallait-il pas que cette fête fût complète, puisqu’en elle se réunissaient toutes les autres?
Au moment où je mettais le pied dans la clôture, mon regard se porta d’abord sur mon joli petit Jésus Elle fut chargée jusqu'à sa mort d'orner cette statue de l'Enfant-Jésus. qui me souriait au milieu des fleurs et des lumières; puis me tournant vers le préau, je le vis tout couvert de neige! Quelle délicatesse de Jésus! Comblant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel, si puissant soit-il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon pour charmer sa bien-aimée?
Tout le monde s’étonna de cette neige comme d’un véritable événement, à cause de la température contraire; et depuis, bien des personnes instruites de mon désir parlèrent souvent, je le sais, «du petit miracle» de ma prise d’habit, trouvant que j’avais un singulier goût d’aimer la neige… Tant mieux! cela faisait ressortir davantage encore l’incompréhensible condescendance de l’Epoux des vierges, de Celui qui chérit les lis blancs comme la neige.
Monseigneur entra après la cérémonie et me combla de toutes sortes de bontés paternelles: il me rappela, devant tous les prêtres qui l’entouraient, ma visite à Bayeux, mon voyage à Rome, sans oublier les cheveux relevés; puis, me prenant la tête dans ses mains, Sa Grandeur me caressa longtemps. Notre-Seigneur me fit alors penser avec une ineffable douceur aux caresses qu’il me prodiguera bientôt devant l’assemblée des Saints, et cette consolation me devint comme un avant-goût de la gloire céleste.