Premières épreuves
Ce bonheur n’était pas éphémère, il ne devait pas s’envoler avec les illusions des premiers jours. Les illusions! le bon Dieu m’en a préservée dans sa miséricorde. J’ai trouvé la vie religieuse telle que je me l’étais figurée, aucun sacrifice ne m’étonna; et pourtant, vous le savez, ma Mère, mes premiers pas ont rencontré plus d’épines que de roses.
D’abord je n’avais pour mon âme que le pain quotidien d’une sécheresse amère. Puis le Seigneur permit, ma Mère vénérée, que, même à votre insu, je fusse traitée par vous très sévèrement. Je ne pouvais vous rencontrer sans recevoir quelque reproche. Une fois, je me rappelle qu’ayant laissé dans le cloître une toile d’araignée, vous m’avez dit devant toute la communauté: «On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant de quinze ans! c’est une pitié! Allez donc ôter cette toile d’araignée, et devenez plus soigneuse à l’avenir.»
Dans les rares directions où je restais près de vous pendant une heure, j’étais encore grondée presque tout le temps; et ce qui me faisait le plus de peine, c’était de ne pas comprendre la manière de me corriger de mes défauts: par exemple, de ma lenteur, de mon peu de dévouement dans les offices; défauts que vous me signaliez, ma Mère, dans votre sollicitude et votre bonté pour moi.
Un jour, je me dis que, sans doute, vous désiriez me voir employer au travail les heures de temps libre, ordinairement consacrées à la prière, et je fis marcher ma petite aiguille sans lever les yeux; mais, comme je voulais être fidèle et n’agir que sous le regard de Jésus, personne n’en eut jamais connaissance.
Pendant ce temps de mon postulat, notre Maîtresse m’envoyait le soir, à quatre heures et demie, arracher de l’herbe dans le jardin: cela me coûtait beaucoup; d’autant plus, ma Mère, que j’étais presque sûre de vous rencontrer en chemin. Vous dîtes en l’une de ces circonstances: «Mais enfin, cette enfant ne fait absolument rien! Qu’est-ce donc qu’une novice qu’il faut envoyer tous les jours à la promenade?» Et, pour toutes choses, vous agissiez ainsi à mon égard.
O ma Mère bien-aimée, que je vous remercie de m’avoir donné une éducation si forte et si précieuse! Quelle grâce inappréciable! Que serais-je devenue si, comme le croyaient les personnes du monde, j’avais été le joujou de la communauté? Peut-être au lieu de voir Notre-Seigneur en mes supérieures, n’aurais-je considéré que la créature, et mon cœur si bien gardé dans le monde se serait attaché humainement dans le cloître. Heureusement, par votre sagesse maternelle, je fus préservée de ce véritable malheur.
Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d’écrire, mais pour d’autres épreuves plus sensibles encore, la souffrance m’a tendu les bras dès mon entrée et je l’ai embrassée avec amour. Ce que je venais faire au Carmel, je l’ai déclaré dans l’examen solennel qui précéda ma profession: Je suis venue pour sauver les âmes, et surtout afin de prier pour les prêtres. Lorsqu’on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens; et Jésus m’ayant fait comprendre qu’il me donnerait des âmes par la croix, plus je rencontrais de croix, plus mon attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq années, cette voie fut la mienne; mais j’étais seule à la connaître. Voilà justement la fleur ignorée que je voulais offrir à Jésus, cette fleur dont le parfum ne s’exhale que du côté des cieux.
Le Révérend Père Pichon Ancien missionnaire de la Compagnie de Jésus au Canada. , deux mois après mon entrée, fut surpris lui-même de l’action de Dieu sur mon âme; il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Père m’eût apporté de grandes consolations, sans la difficulté extrême que j’éprouvais à m’épancher. Je lui fis cependant une confession générale, après laquelle il prononça ces paroles: «En présence de Dieu, de la sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je déclare que jamais vous n’avez commis un seul péché mortel; remerciez le Seigneur de ce qu’il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mérite de votre part.»
Sans aucun mérite de ma part! Ah! je n’avais pas de peine à le croire! Je sentais combien j’étais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance remplissait mon cœur. La crainte d’avoir terni la robe blanche de mon baptême me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la bouche d’un directeur comme le désirait notre Mère sainte Thérèse, c’est-à-dire «unissant la science à la vertu», me paraissait venir de Dieu lui-même. Le bon Père me dit encore: «Mon enfant, que Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices.» Il le fut en effet, et aussi mon Directeur. Par là, je ne veux pas dire que mon âme ait été fermée à mes supérieurs; bien loin de leur cacher mes dispositions, j’ai toujours essayé d’être pour eux un livre ouvert.
Notre Maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites; je ne la quittais pas un instant, car elle m’apprenait à travailler. Sa bonté pour moi ne se peut dire, je l’aimais beaucoup, je l’appréciais; et cependant mon âme ne se dilatait pas. Je ne savais comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes directions devenaient un supplice, un vrai martyre.
Une de nos anciennes Mères sembla comprendre un jour ce que je ressentais. Elle me dit à la récréation: «Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand chose à dire à vos supérieurs.
—Pourquoi pensez-vous cela, ma Mère?
—Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, quand vous serez parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s’approche de Dieu, plus on se simplifie.»
La bonne Mère avait raison. Cependant la difficulté extrême que j’éprouvais à m’ouvrir, tout en venant de ma simplicité, était une véritable épreuve. Aujourd’hui, sans cesser d’être simple, j’exprime mes pensées avec une très grande facilité.