Audience de S. S. Léon XIII

Six jours se passèrent à contempler les principales merveilles de Rome; et le septième, je vis la plus grande de toutes: LÉON XIII. Ce jour, je le désirais et le redoutais à la fois, de lui dépendait ma vocation; car je n’avais reçu aucune réponse de Monseigneur, et la permission du Saint-Père devenait mon unique planche de salut. Mais, pour obtenir cette permission, il fallait la demander! Il fallait devant plusieurs cardinaux, archevêques et évêques, oser parler au Pape! Cette seule pensée me faisait trembler.

Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures nous assistions à sa messe; et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra par son ardente piété, digne du Vicaire de Jésus-Christ, qu’il était véritablement le saint Père.

L’Evangile de ce jour contenait ces ravissantes paroles: «Ne craignez rien, petit troupeau; car il a plu à mon Père de vous donner son royaume. Lucæ, XII, 32. » Et mon cœur s’abandonnait à la confiance la plus vive. Non, je ne craignais pas, j’espérais que le royaume du Carmel m’appartiendrait bientôt. Je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus: «Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l’a préparé. Id., XXII, 29. »—C’est-à-dire, je vous réserve des croix et des épreuves; ainsi vous deviendrez digne de posséder mon royaume.—«Il a été nécessaire que le Christ souffrît avant d’entrer dans sa gloire Lucæ, XXIV, 26. Matt., XX, 22. . Si vous désirez prendre place à ses côtés, buvez le calice qu’il a bu lui-même. »

Après la messe d’action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté, l’audience commença.

Léon XIII était assis sur un fauteuil élevé, vêtu simplement d’une soutane blanche et d’un camail de même couleur. Près de lui se tenaient des prélats et autres grands dignitaires ecclésiastiques. Suivant le cérémonial, chaque pèlerin s’agenouillait à son tour, baisait d’abord le pied, puis la main de l’auguste Pontife, et recevait sa bénédiction; ensuite deux gardes-nobles le touchant du doigt, lui indiquaient par là de se lever pour passer dans une autre salle et donner sa place au suivant.

Personne ne disait mot; mais j’étais bien résolue à parler quand, tout à coup, M. l’abbé Révérony qui se tenait à la droite de Sa Sainteté, nous fit avertir bien haut qu’il défendait absolument de parler au Saint-Père. Je me tournai vers Céline, l’interrogeant du regard; mon cœur battait à se rompre…—«Parle!» me dit-elle.

Un instant après, j’étais aux genoux du Pape. Ayant baisé sa mule, il me présenta la main. Alors, levant vers lui mes yeux baignés de larmes, je le suppliai en ces termes:

«Très Saint Père, j’ai une grande grâce à vous demander!»

Aussitôt, baissant la tête jusqu’à moi, son visage toucha presque le mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pénétrer jusqu’à l’intime de l’âme.

«Très Saint Père, répétai-je, en l’honneur de votre Jubilé, permettez-moi d’entrer au Carmel à quinze ans

M. le grand Vicaire de Bayeux, étonné et mécontent, reprit bientôt:

«Très Saint Père, c’est une enfant qui désire la vie du Carmel; mais les supérieurs examinent la question en ce moment.

Eh bien, mon enfant, me dit Sa Sainteté, faites ce que les supérieurs décideront.»

Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je tentai un dernier effort:

—«O Très Saint Père, si vous disiez oui, tout le monde voudrait bien!»

Il me regarda fixement, et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe d’un ton pénétrant:

—«Allons… Allons… vous entrerez si le bon Dieu le veut.»

J’allais parler encore, quand deux gardes-nobles m’invitèrent à me lever. Voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et M. Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains jointes appuyées sur les genoux du Pape. Au moment où j’étais ainsi enlevée, le bon Saint-Père posa doucement sa main sur mes lèvres, puis, la levant pour me bénir, il me suivit longtemps des yeux.

Mon père eut bien de la peine en me trouvant tout en pleurs au sortir de l’audience: ayant passé avant moi, il ne savait rien de ma démarche. Pour lui, M. le grand Vicaire s’était montré on ne peut plus aimable, le présentant à Léon XIII comme le père de deux carmélites. Le Souverain Pontife, en signe de particulière bienveillance, avait posé sa main sur sa tête vénérable, semblant ainsi le marquer d’un sceau mystérieux au nom du Christ lui-même.

Ah! maintenant qu’il est au ciel, ce père de quatre carmélites, ce n’est plus la main du représentant de Jésus qui repose sur son front, lui prophétisant le martyre, c’est la main de l’Epoux des vierges, du Roi des cieux; et plus jamais cette main divine ne se retirera du front qu’elle a glorifié.

Mon épreuve était grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui dépendait de moi pour répondre à l’appel du bon Dieu, je dois avouer que, malgré mes larmes, je ressentais au fond du cœur une grande paix. Toutefois cette paix résidait dans l’intime, et l’amertume remplissait mon âme jusqu’aux bords… Et Jésus se taisait… Il semblait absent, rien ne me révélait sa présence.

Ce jour-là encore, le soleil n’osa pas briller; et le beau ciel bleu d’Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah! c’était fini! Mon voyage n’avait plus aucun charme à mes yeux, puisque le but venait d’en être manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En effet, malgré tous les obstacles, ce que le bon Dieu a voulu s’est accompli: il n’a pas permis aux créatures de faire ce qu’elles voulaient, mais sa volonté à lui.

Depuis quelque temps, je m’étais offerte à l’Enfant-Jésus pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d’un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher; mais comme d’une petite balle de nulle valeur, qu’il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin, ou bien presser sur son cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, je voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins.

Il venait d’exaucer ma prière! A Rome, Jésus perça son petit jouet… il voulait voir sans doute ce qu’il y avait dedans… et puis, content de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle et s’endormit. Que fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle abandonnée?—Jésus rêva qu’il s’amusait encore; qu’il la prenait, la laissait tour à tour; qu’il l’envoyait bien loin rouler et finalement la pressait sur son Cœur, sans plus jamais permettre qu’elle s’éloignât de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant par terre! Cependant elle ne cessait d’espérer contre toute espérance.