Douce intimité avec sa sœur Céline
En peu de temps, le bon Dieu m’avait conduite au delà du cercle étroit où je vivais. Le grand pas était donc fait; mais hélas! il me restait encore un long chemin à parcourir.
Dégagé de ses scrupules, de sa sensibilité excessive, mon esprit se développa. J’avais toujours aimé le grand, le beau; à cette époque, je fus prise d’un désir extrême de savoir. Ne me contentant pas des leçons de ma maîtresse, je m’appliquais seule à des sciences spéciales; et, par ce moyen, j’acquis plus de connaissances en quelques mois seulement que pendant toutes mes années d’études. Ah! ce zèle n’était-il pas vanité et affliction d’esprit?
Avec ma nature ardente, je me trouvais au moment de la vie le plus dangereux. Mais le Seigneur fit à mon égard ce que rapporte Ezéchiel dans ses prophéties:
«Il a vu que le temps était venu pour moi d’être aimée; il a fait alliance avec moi, et je suis devenue sienne; il a étendu sur moi son manteau; il m’a lavée dans les parfums précieux; il m’a revêtue de robes étincelantes, me donnant des colliers et des parfums sans prix. Il m’a nourrie de la plus pure farine, de miel et d’huile en abondance. Alors je suis devenue belle à ses yeux, et il a fait de moi une puissante reine. Ezech., XVI, 8, 9, 13. »
Oui, Jésus a fait tout cela pour moi! Je pourrais reprendre chaque mot de cet ineffable passage et montrer qu’il s’est réalisé en ma faveur; mais les grâces rapportées plus haut en sont déjà une preuve suffisante. Je vais donc seulement parler de la nourriture que le divin Maître m’a prodiguée «en abondance».
Depuis longtemps je soutenais ma vie spirituelle avec «la plus pure farine» contenue dans l’Imitation. C’était le seul livre qui me fît du bien; car je n’avais pas découvert les trésors cachés dans le saint Evangile. Ce petit livre ne me quittait jamais. Dans la famille on s’en amusait beaucoup; et souvent, ma tante, l’ouvrant au hasard, me faisait réciter le chapitre tombé sous ses yeux.
A quatorze ans, avec mon désir de science, le bon Dieu trouva nécessaire de joindre à «la plus pure farine, du miel et de l’huile en abondance». Ce miel et cette huile, il me les fit goûter dans les conférences de M. l’abbé Arminjon sur la fin du monde présent et les mystères de la vie future. La lecture de cet ouvrage plongea mon âme dans un bonheur qui n’est pas de la terre; je pressentais déjà ce que Dieu réserve à ceux qui l’aiment; et, voyant ces récompenses éternelles si disproportionnées avec les légers sacrifices de cette vie, je voulais aimer, aimer Jésus avec passion, lui donner mille marques de tendresse pendant que je le pouvais encore.
Céline était devenue, depuis Noël surtout, la confidente intime de mes pensées. Jésus, qui voulait nous faire avancer ensemble, forma dans nos cœurs des liens plus forts que ceux du sang. Il nous fit devenir sœurs d’âmes.
En nous se réalisèrent les paroles de notre Père saint Jean de la Croix, dans son Cantique spirituel:
En suivant vos traces, ô mon Bien-Aimé,
Les jeunes filles parcourent légèrement le chemin.
L’attouchement de l’étincelle,
Le vin épicé,
Leur font produire des aspirations divinement embaumées.
Oui, c’était bien légèrement que nous suivions les traces de Jésus! Les étincelles brûlantes semées par lui dans nos âmes, le vin délicieux et fort qu’il nous donnait à boire faisaient disparaître à nos yeux les choses passagères d’ici-bas; et de nos lèvres sortaient des aspirations toutes d’amour.
Avec quelle douceur je me rappelle nos conversations d’alors! Chaque soir, au belvédère, nous plongions ensemble nos regards dans l’azur profond semé d’étoiles d’or. Il me semble que nous recevions de bien grandes grâces. Comme le dit l’Imitation: «Dieu se communique parfois au milieu d’une vive splendeur, ou bien, doucement voilé sous des ombres ou des figures. Imit., l. III, c. XLIII, 4. » Ainsi daignait-il se manifester à nos cœurs; mais que ce voile était transparent et léger! Le doute n’eût pas été possible; déjà la foi et l’espérance quittaient nos âmes: l’amour nous faisant trouver sur la terre Celui que nous cherchions. L’ayant trouvé seul, il nous avait donné son baiser, afin qu’à l’avenu-personne ne pût nous mépriser Cant., VIII, 1. .
Ces divines impressions ne devaient pas rester sans fruit; la pratique de la vertu me devint douce et naturelle. Au début, mon visage trahissait le combat; mais, peu à peu, le renoncement me sembla facile, même au premier instant.
Jésus l’a dit: « Lucæ, XIX, 26. A celui qui possède on donnera encore, et il sera dans l’abondance. » Pour une grâce fidèlement reçue, il m’en accordait une multitude d’autres. Il se donnait lui-même à moi dans la sainte communion, plus souvent que je n’aurais osé l’espérer. J’avais pris pour règle de conduite de faire, bien fidèlement, toutes les communions permises par mon confesseur, sans lui demander jamais d’en augmenter le nombre. Aujourd’hui, je m’y prendrais d’une autre façon; car je suis bien sûre qu’une âme doit dire à son directeur l’attrait qu’elle sent à recevoir son Dieu. Ce n’est pas pour rester dans le ciboire d’or qu’il descend chaque jour du ciel, mais afin de trouver un autre ciel: le ciel de notre âme où il prend ses délices.
Jésus, qui voyait mon désir, inspirait donc mon confesseur de me permettre plusieurs communions par semaine; et ces permissions, venant directement de lui, me comblaient de joie. En ce temps-là, je n’osais rien dire de mes sentiments intérieurs; la voie par laquelle je marchais était si droite, si lumineuse, que je ne sentais pas le besoin d’un autre guide que Jésus. Je comparais les directeurs à des miroirs fidèles qui reflétaient Nôtre-Seigneur dans les âmes; et je pensais que, pour moi, le bon Dieu ne se servait pas d’intermédiaire, mais agissait directement.
Lorsqu’un jardinier entoure de soins un fruit qu’il veut faire mûrir avant la saison, ce n’est jamais pour le laisser suspendu à l’arbre; c’est afin de le présenter sur une table richement servie. Dans une intention semblable, Jésus prodiguait ses grâces à sa petite fleurette. Il voulait faire éclater en moi sa miséricorde; lui qui s’écriait dans un transport de joie, aux jours de sa vie mortelle: «Mon Père, je vous bénis de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux plus petits. Lucæ, X, 21. » Parce que j’étais petite et faible, il s’abaissait vers moi et m’instruisait doucement des secrets de son amour. Comme le dit saint Jean de la Croix dans son Cantique de l’âme:
Je n’avais ni guide, ni lumière,
Excepté celle qui brillait dans mon cœur.
Cette lumière me guidait,
Plus sûrement que celle du midi,
Au lieu où m’attendait
Celui qui me connaît parfaitement.