Nouvelle séparation
J’ai entendu dire bien des fois, pendant les retraites et ailleurs, qu’il ne s’était pas rencontré une âme pure aimant plus qu’une âme repentante. Ah! que je voudrais faire mentir cette parole!
Mais je suis bien loin de mon sujet, je ne sais plus trop où le reprendre…
Ce fut pendant ma retraite de seconde communion que je me vis assaillie par la terrible maladie des scrupules. Il faut avoir passé par ce martyre pour le bien comprendre. Dire ce que j’ai souffert pendant près de deux ans me serait impossible! Toutes mes pensées et mes actions les plus simples me devenaient un sujet de trouble et d’angoisse. Je n’avais de repos qu’après avoir tout confié à Marie, ce qui me coûtait beaucoup; car je me croyais obligée de lui dire absolument toutes mes pensées les plus extravagantes. Aussitôt mon fardeau déposé, je goûtais un instant de paix; mais cette paix passait comme un éclair, et mon martyre recommençait! Mon Dieu, quels actes de patience n’ai-je pas fait faire à ma sœur chérie!
Cette année-là, pendant les vacances, nous allâmes passer quinze jours au bord de la mer. Ma tante, toujours si bonne, si maternelle pour ses petites filles des Buissonnets, leur procura tous les plaisirs imaginables: promenades à âne, pêche à l’équille, etc. Elle nous gâtait même pour notre toilette. Je me souviens qu’un jour elle me donna des rubans bleu ciel. J’étais encore si enfant, malgré mes douze ans et demi, que j’éprouvai de la joie en nouant mes cheveux avec ces jolis rubans. J’en eus tant de scrupule ensuite que je me confessai, à Trouville même, de ce plaisir enfantin qui me semblait être un péché.
Là, je fis une expérience très profitable:
Ma cousine Marie avait bien souvent la migraine; et ma tante en ces occasions la câlinait, lui prodiguait les noms les plus tendres, sans obtenir jamais autre chose que des larmes, avec l’invariable plainte: «J’ai mal à la tête!» Moi, qui presque chaque jour avais aussi mal à la tête et ne m’en plaignais pas, je voulus un beau soir imiter Marie. Je me mis donc en devoir de larmoyer sur un fauteuil, dans un coin du salon. Bientôt ma grande cousine Jeanne que j’aimais beaucoup s’empressa autour de moi; ma tante vint aussi et me demanda quelle était la cause de mes larmes. Je répondis comme Marie: «J’ai mal à la tête!»
Il paraît que cela ne m’allait pas de me plaindre: jamais je ne pus faire croire que ce mal de tête me fît pleurer. Au lieu de me caresser, ainsi qu’elle le faisait d’habitude, ma tante me parla comme à une grande personne. Jeanne me reprocha même, bien doucement, mais avec un accent de peine, de manquer de confiance et de simplicité envers ma tante, ne lui disant pas la vraie cause de mes larmes, qu’elle pensait être un gros scrupule.
Finalement, j’en fus quitte pour mes frais, bien résolue à ne plus imiter les autres, et je compris la fable de l’âne et du petit chien. J’étais l’âne qui, témoin des caresses prodiguées au petit chien, avait mis son lourd sabot sur la table pour recevoir aussi sa part de baisers. Si je ne fus pas renvoyée à coups de bâton, comme le pauvre animal, je n’en reçus pas moins pourtant la monnaie de ma pièce, et cette monnaie me guérit pour toujours du désir d’attirer l’attention.
Je reviens à ma grande épreuve des scrupules. Elle finit par me rendre malade, et l’on fut obligé de me faire sortir de pension dès l’âge de treize ans. Pour terminer mon éducation, mon père me conduisait, plusieurs fois la semaine, chez une respectable dame de laquelle je recevais d’excellentes leçons. Ces leçons avaient le double avantage de m’instruire et de m’approcher du monde.
Dans cette chambre meublée à l’antique, entourée de livres et de cahiers, j’assistais souvent à de nombreuses visites. La mère de mon institutrice faisait, autant que possible, les frais de la conversation; cependant, ces jours-là, je n’apprenais pas grand’chose. Le nez dans mon livre, j’entendais tout, même ce qu’il eût mieux valu pour moi ne pas entendre. Une dame disait que j’avais de beaux cheveux, une autre en sortant demandait quelle était cette jeune fille si jolie. Et ces paroles, d’autant plus flatteuses qu’on ne les prononçait pas devant moi, me laissaient une impression de plaisir qui me montrait clairement combien j’étais remplie d’amour-propre.
Que j’ai compassion des âmes qui se perdent! Il est si facile de s’égarer dans les sentiers fleuris du monde! Sans doute, pour une âme un peu élevée, la douceur qu’il offre est mélangée d’amertume, et le vide immense des désirs ne saurait être rempli par des louanges d’un instant; mais, je le répète, si mon cœur n’avait pas été élevé vers Dieu dès son premier éveil, si le monde m’avait souri dès mon entrée dans la vie, que serais-je devenue? O ma Mère vénérée, avec quelle reconnaissance je chante les miséricordes du Seigneur! Suivant une parole de la Sagesse, ne m’a-t-il pas «retirée du monde avant que mon esprit ne fût corrompu par sa malice, et que les apparences trompeuses n’eussent séduit mon âme Sap., IV, 11. »?
En attendant, je résolus de me consacrer tout particulièrement à la très sainte Vierge, en sollicitant mon admission parmi les Enfants de Marie; pour cela, je dus rentrer deux fois par semaine au couvent, ce qui me coûta un peu, je l’avoue, à cause de ma grande timidité. J’aimais beaucoup, sans doute, mes bonnes maîtresses, et je leur garderai toujours une vive reconnaissance; mais, je l’ai déjà dit, je n’avais pas, comme les autres anciennes élèves, une maîtresse particulièrement amie, avec laquelle il m’eût été possible de passer plusieurs heures. Alors je travaillais en silence jusqu’à la fin de la leçon d’ouvrage; et, personne ne faisant attention à moi, je montais ensuite à la tribune de la chapelle jusqu’à l’heure où mon père venait me chercher.
Je trouvais à cette visite silencieuse ma seule consolation. Jésus n’était-il pas mon unique Ami? Je ne savais parler qu’à lui seul; les conversations avec les créatures, même les conversations pieuses, me fatiguaient l’âme. Il est vrai, dans ces délaissements, j’avais bien quelques moments de tristesse et je me rappelle que, souvent alors, je répétais avec consolation cette ligne d’une belle poésie que nous récitait mon père:
Le temps est ton navire et non pas ta demeure.
Toute petite, ces paroles me rendaient le courage. Maintenant encore, malgré les années qui font disparaître tant d’impressions de piété enfantine, l’image du navire charme toujours mon âme et lui aide à supporter l’exil. La Sagesse aussi ne dit-elle pas que «la vie est comme le vaisseau qui fend les flots agités et ne laisse après lui aucune trace de son passage rapide Sap., V, 10. ?»
Quand je pense à ces choses, mon regard se plonge dans l’infini; il me semble toucher déjà le rivage éternel! Il me semble recevoir le embrassements de Jésus… Je crois voir la Vierge Marie venant à ma rencontre avec mon père, ma mère, les petits anges mes frères et sœurs! Je crois jouir enfin, pour toujours, de la vraie, de l’éternelle vie de famille!