Lumières et ténèbres
Ces délicieuses et inoubliables fêtes passées, je dus reprendre ma vie de pensionnaire. Je réussissais bien dans mes études et retenais facilement le sens des choses; j’avais seulement une peine extrême à apprendre mot à mot. Cependant, pour le catéchisme, mes efforts furent couronnés de succès. Monsieur l’Aumônier m’appelait son petit docteur, sans doute à cause de mon nom de Thérèse.
Pendant les récréations, je m’amusais bien souvent à contempler de loin les joyeux ébats de mes compagnes, me livrant à de sérieuses réflexions. C’était là ma distraction favorite. J’avais aussi inventé un jeu qui me plaisait beaucoup: je recherchais avec soin les pauvres petits oiseaux tombés morts sous les grands arbres, et je les ensevelissais honorablement, tous dans le même cimetière, à l’ombre du même gazon. D’autres fois je racontais des histoires, et souvent de grandes élèves se mêlaient à mes auditeurs; mais bientôt notre sage maîtresse me défendit de continuer mon métier d’orateur, voulant nous voir courir et non pas discourir.
Je choisis pour amies, en ce temps-là, deux petites filles de mon âge; mais qu’il est étroit le cœur des créatures! L’une d’elles fut obligée de rentrer dans sa famille pour quelques mois; pendant son absence je me gardai bien de l’oublier, et je manifestai une grande joie de la revoir. Hélas! je n’obtins qu’un regard indifférent! Mon amitié était incomprise; je le sentis vivement, et ne mendiai plus désormais une affection si inconstante. Cependant le bon Dieu m’a donné un cœur si fidèle, que, lorsqu’il a aimé, il aime toujours; aussi je continue de prier pour cette compagne et je l’aime encore.
En voyant plusieurs élèves s’attacher particulièrement à l’une des maîtresses, je voulus les imiter, mais ne pus y réussir. O heureuse impuissance! qu’elle m’a évité de grands maux! Combien je remercie le Seigneur de ne m’avoir fait trouver qu’amertume dans les amitiés de la terre! Avec un cœur comme le mien, je me serais laissé prendre et couper les ailes; alors comment aurais-je pu « Ps. LIV, 6. voler et me reposer»? Comment un cœur livré à l’affection humaine peut-il s’unir intimement à Dieu? Je sens que cela n’est pas possible. J’ai vu tant d’âmes, séduites par cette fausse lumière, s’y précipiter comme de pauvres papillons et se brûler les ailes, puis revenir blessées vers Jésus, le feu divin qui brûle sans consumer!
Ah! je le sais, Nôtre-Seigneur me connaissait trop faible pour m’exposer à la tentation; sans doute, je me serais entièrement brûlée à la trompeuse lumière des créatures: mais elle n’a pas brillé à mes yeux. Là, où des âmes fortes rencontrent la joie et s’en détachent par fidélité, je n’ai rencontré qu’affliction. Où est donc mon mérite de ne m’être pas livrée à ces attaches fragiles, puisque je n’en fus préservée que par un doux effet de la miséricorde de Dieu? Sans lui, je le reconnais, j’aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine; et la profonde parole du divin Maître à Simon le pharisien retentit dans mon âme avec une grande douceur. Oui, je le sais, «celui à qui on remet moins, aime moins Lucæ, VII, 47. ». Mais je sais aussi que Jésus m’a plus remis qu’à sainte Madeleine. Ah! que je voudrais pouvoir exprimer ce que je sens! Voici du moins un exemple qui traduira un peu ma pensée:
Je suppose que le fils d’un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et lui casse un membre. Son père vient promptement, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cet effet toutes les ressources de l’art; et bientôt son fils, complètement guéri, lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute, cet enfant a bien raison d’aimer un si bon père; mais voici une autre supposition:
Le père, ayant appris qu’il se trouve sur le chemin de son fils une pierre dangereuse, prend les devants et la retire sans être vu de personne. Certainement ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne sachant pas le malheur dont il est préservé par la main paternelle, ne lui témoignera aucune reconnaissance, et l’aimera moins que s’il l’eût guéri d’une blessure mortelle. Mais, s’il vient à tout connaître, ne l’aimera-t-il pas davantage? Eh bien, c’est moi qui suis cet enfant, objet de l’amour prévoyant d’un Père «qui n’a pas envoyé son Verbe pour racheter les justes, mais les pécheurs Lucæ, V, 32. ». Il veut que je l’aime, parce qu’il m’a remis, non pas beaucoup, mais tout. Sans attendre que je l’aime beaucoup, comme sainte Madeleine, il m’a fait savoir comment il m’avait aimée d’un amour d’ineffable prévoyance, afin que maintenant je l’aime à la folie!