CHAPITRE IV

Première Communion

En racontant cette visite au Carmel, je me souviens de la première qui eut lieu après l’entrée de Pauline. Le matin de ce jour heureux, je me demandais quel nom me serait donné plus tard. Je savais qu’il y avait une sœur Thérèse de Jésus; cependant mon beau nom de Thérèse ne pouvait m’être enlevé. Tout à coup, je pensai au petit Jésus que j’aimais tant, et je me dis: «Oh! que je serais heureuse de m’appeler Thérèse de l’Enfant-Jésus!» Je me gardai bien toutefois, ma Mère vénérée, de vous exprimer ce désir; et voilà que vous me dîtes au milieu de la conversation: «Quand vous viendrez parmi nous, ma chère petite fille, vous vous appellerez Thérèse de l’Enfant-Jésus!» Ma joie fut grande; et cette heureuse rencontre de pensées me sembla une délicatesse de mon bien-aimé petit Jésus.

Je n’ai pas encore parlé de mon amour pour les images et la lecture; et pourtant, je dois aux belles images que Pauline me montrait, une des plus douces joies et des plus fortes impressions qui m’aient excitée à la pratique de la vertu. J’oubliais les heures en les regardant. Par exemple, «la petite fleur du divin Prisonnier» me disait tant de choses, que j’en restais plongée dans une sorte d’extase; je m’offrais à Jésus pour être sa petite fleur, je voulais le consoler, m’approcher moi aussi tout près du tabernacle, être regardée, cultivée et cueillie par lui.

Comme je ne savais pas jouer, j’aurais passé ma vie à lire. Heureusement j’avais pour me guider des anges visibles qui me choisissaient des livres à la portée de mon âge, capables de me récréer, tout en nourrissant mon esprit et mon cœur. Je ne devais prendre pour cette distraction choisie qu’un temps très limité, et c’était là souvent le sujet de grands sacrifices; parce qu’aussitôt l’heure passée, je me faisais un devoir d’interrompre immédiatement, au milieu même du passage le plus intéressant.

Quant à l’impression produite par ces lectures, je dois avouer qu’en lisant certains récits chevaleresques, je ne comprenais pas toujours le positif de la vie. C’est ainsi qu’en admirant les actions patriotiques des héroïnes françaises, particulièrement de la Vénérable Jeanne d’Arc, je sentais un grand désir de les imiter. Je reçus alors une grâce que j’ai toujours considérée comme l’une des plus grandes de ma vie; car, à cet âge, je n’étais pas favorisée des lumières d’en haut comme je le suis aujourd’hui.

Jésus me fit comprendre que la vraie, l’unique gloire est celle qui durera toujours; que, pour y parvenir, il n’est pas nécessaire d’accomplir des œuvres éclatantes, mais plutôt de se cacher aux yeux des autres et à soi-même, en sorte que la main gauche ignore ce que fait la droite. Pensant alors que j’étais née pour la gloire, et cherchant le moyen d’y parvenir, il me fut révélé intérieurement que ma gloire à moi ne paraîtrait jamais aux regards des mortels, mais qu’elle consisterait à devenir une sainte.

Ce désir pourrait sembler téméraire, si l’on considère combien j’étais imparfaite, et combien je le suis encore après tant d’années passées en religion; cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande sainte. Je ne compte pas sur mes mérites, n’en ayant aucun; mais j’espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même. C’est lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m’élèvera jusqu’à lui, me couvrira de ses mérites et me fera sainte. Je ne pensais pas alors qu’il fallait beaucoup souffrir pour arriver à la sainteté; le bon Dieu ne tarda pas à me dévoiler ce secret par les épreuves racontées plus haut.

Maintenant je reprends mon récit au point où je l’avais laissé.

Trois mois après ma guérison, mon père me fit faire un agréable voyage; là, je commençai à connaître le monde. Tout était joie, bonheur autour de moi; j’étais fêtée, choyée, admirée; en un mot, ma vie pendant quinze jours ne fut semée que de fleurs. La Sagesse a bien raison de dire que «l’ensorcellement des bagatelles séduit l’esprit même éloigné du mal Sap., IV, 12. .» A dix ans, le cœur se laisse facilement éblouir; et j’avoue que cette existence eut des charmes pour moi. Hélas! comme le monde s’entend bien à allier les joies de la terre avec le service de Dieu! Comme il ne pense guère à la mort!

Et cependant, la mort est venue visiter un grand nombre des personnes que j’ai connues alors, jeunes, riches et heureuses! J’aime à retourner par la pensée aux lieux enchanteurs où elles ont vécu, à me demander où elles sont, ce qui leur revient aujourd’hui des châteaux et des parcs où je les ai vues jouir des commodités de la vie. Et je pense que « Eccles., I, 2. Imit., l. I, ch. I, 3. tout est vanité sur la terre , hors aimer Dieu et le servir lui seul

Peut-être, Jésus voulait-il me faire connaître le monde avant sa première visite à mon âme, afin de me laisser choisir plus sûrement la voie que je devais lui promettre de suivre.

Ma première communion me restera toujours comme un souvenir sans nuages. Il me semble que je ne pouvais être mieux disposée. Vous vous rappelez, ma Mère, le ravissant petit livre que vous m’aviez donné, trois mois avant le grand jour? Ce moyen gracieux me prépara d’une façon suivie et rapide. Si, depuis longtemps, je pensais à ma première communion, il fallait néanmoins donner à mon cœur un nouvel élan et le remplir de fleurs nouvelles, comme il était marqué dans le précieux manuscrit. Chaque jour, je faisais donc un grand nombre de sacrifices et d’actes d’amour qui se transformaient en autant de fleurs; tantôt c’étaient des violettes, une autre fois des roses; puis des bluets, des pâquerettes, des myosotis; en un mot, toutes les fleurs de la nature devaient former en moi le berceau de Jésus.

Enfin, j’avais Marie qui remplaçait Pauline pour moi.

Chaque soir, je restais bien longtemps près d’elle, avide d’écouter ses paroles; que de belles choses elle me disait! Il me semble que tout son cœur si grand, si généreux, passait en moi. Comme les guerriers antiques apprenaient à leurs enfants le métier des armes, ainsi m’apprenait-elle le combat de la vie, excitant mon ardeur et me montrant la palme glorieuse. Elle me parlait encore des richesses immortelles qu’il est si facile d’amasser chaque jour, du malheur de les fouler aux pieds quand il n’y a, pour ainsi dire, qu’à se baisser pour les recueillir.

Qu’elle était éloquente cette sœur chérie! J’aurais voulu n’être pas seule à entendre ses profonds enseignements; je croyais dans ma naïveté que les plus grands pécheurs se seraient convertis en l’écoutant, et que, laissant là leurs richesses périssables, ils n’eussent plus recherché que celles du ciel.

A cette époque, il m’eût été bien doux de faire oraison; mais Marie, me trouvant assez pieuse, ne me permettait que mes seules prières vocales. Un jour, à l’Abbaye, une de mes maîtresses me demanda quelles étaient mes occupations les jours de congé, quand je restais aux Buissonnets. Je répondis timidement: «Madame, je vais bien souvent me cacher dans un petit espace vide de ma chambre, qu’il m’est facile de fermer avec les rideaux de mon lit, et là, je pense…—Mais à quoi pensez-vous? me dit en riant la bonne religieuse.—Je pense au bon Dieu, à la rapidité de la vie, à l’éternité; enfin, je pense!» Cette réflexion ne fut pas perdue, et plus tard ma maîtresse aimait à me rappeler le temps où je pensais, me demandant si je pensais encore… Je comprends aujourd’hui que je faisais alors une véritable oraison, dans laquelle le divin Maître instruisait doucement mon cœur.

Les trois mois de préparation à ma première communion passèrent vite; bientôt je dus entrer en retraite et pendant ce temps devenir grande pensionnaire. Ah! quelle retraite bénie! Je ne crois pas que l’on puisse goûter une semblable joie ailleurs que dans les communautés religieuses: le nombre des enfants étant petit, il est d’autant plus facile de s’occuper de chacune. Oui, je l’écris avec une reconnaissance filiale: nos maîtresses de l’Abbaye nous prodiguaient alors des soins vraiment maternels. Je ne sais pour quel motif, mais je m’apercevais bien qu’elles veillaient plus encore sur moi que sur mes compagnes.

Chaque soir, la première maîtresse venait avec sa petite lanterne ouvrir doucement les rideaux de mon lit, et déposait sur mon front un tendre baiser. Elle me témoignait tant d’affection, que, touchée de sa bonté, je lui dis un soir: «O Madame, je vous aime bien, aussi je vais vous confier un grand secret.» Tirant alors mystérieusement le précieux petit livre du Carmel, caché sous mon oreiller, je le lui montrai avec des yeux brillants de joie. Elle l’ouvrit bien délicatement, le feuilleta avec attention et me fit remarquer combien j’étais privilégiée. Plusieurs fois, en effet, pendant ma retraite, je fis l’expérience que bien peu d’enfants, comme moi privées de leur mère, sont aussi choyées que je l’étais à cet âge.

J’écoutais avec beaucoup d’attention les instructions données par M. l’abbé Domin, et j’en faisais soigneusement le résumé. Pour mes pensées, je ne voulus en écrire aucune, disant que je me les rappellerais bien; ce qui fut vrai.

Avec quel bonheur je me rendais à tous les offices comme les religieuses! Je me faisais remarquer au milieu de mes petites compagnes par un grand crucifix donné par ma chère Léonie; je le passais dans ma ceinture à la façon des missionnaires, et l’on crut que je voulais imiter ainsi ma sœur carmélite. C’était bien vers elle, en effet, que s’envolaient souvent mes pensées et mon cœur! Je la savais en retraite aussi; non pas, il est vrai, pour que Jésus se donnât à elle, mais pour se donner elle-même tout entière à Jésus, et cela le jour même de ma première communion. Cette solitude passée dans l’attente me fut donc doublement chère.

Enfin le beau jour entre tous les jours de la vie se leva pour moi! Quels ineffables souvenirs laissèrent dans mon âme les moindres détails de ces heures du ciel! Le joyeux réveil de l’aurore, les baisers respectueux et tendres des maîtresses et des grandes compagnes, la chambre de toilette remplie de flocons neigeux, dont chaque enfant se voyait revêtue à son tour; surtout l’entrée à la chapelle et le chant du cantique matinal: O saint autel qu’environnent les anges!

Mais je ne veux pas et ne pourrais pas tout dire… Il est de ces choses qui perdent leur parfum dès qu’elles sont exposées à l’air; il est des pensées intimes qui ne peuvent se traduire dans le langage de la terre, sans perdre aussitôt leur sens profond et céleste!

Ah! qu’il fut doux le premier baiser de Jésus à mon âme! Oui, ce fut un baiser d’amour! Je me sentais aimée, et je disais aussi: «Je vous aime, je me donne à vous pour toujours!» Jésus ne me fit aucune demande, il ne réclama aucun sacrifice. Depuis longtemps déjà, lui et la petite Thérèse s’étaient regardés et compris… Ce jour-là, notre rencontre ne pouvait plus s’appeler un simple regard, mais une fusion. Nous n’étions plus deux: Thérèse avait disparu comme la goutte d’eau qui se perd au sein de l’océan, Jésus restait seul; il était le Maître, le Roi! Thérèse ne lui avait-elle pas demandé de lui ôter sa liberté? Cette liberté lui faisait peur; elle se sentait si faible, si fragile, que pour jamais elle voulait s’unir à la Force divine.

Et voici que sa joie devint si grande, si profonde, qu’elle ne put la contenir. Bientôt des larmes délicieuses l’inondèrent, au grand étonnement de ses compagnes qui, plus tard, se disaient l’une à l’autre: «Pourquoi donc a-t-elle pleuré? N’avait-elle pas une inquiétude de conscience?—Non, c’était plutôt de ne pas avoir près d’elle sa mère ou sa sœur carmélite qu’elle aime tant!» Et personne ne comprenait que toute la joie du ciel venant dans un cœur, ce cœur exilé, faible et mortel, ne peut la supporter sans répandre des larmes…

Comment l’absence de ma mère m’aurait-elle fait de la peine le jour de ma première communion? Puisque le ciel habitait dans mon âme: en recevant la visite de Jésus, je recevais aussi celle de ma mère chérie… Je ne pleurais pas davantage l’absence de Pauline; nous étions plus unies que jamais! Non, je le répète, la joie seule, ineffable, profonde, remplissait mon cœur.

L’après-midi, je prononçai au nom de mes compagnes, l’acte de Consécration à la Sainte Vierge. Mes maîtresses me choisirent sans doute, parce que j’avais été privée bien jeune de ma mère de la terre. Ah! je mis tout mon cœur à me consacrer à la Vierge Marie, à lui demander de veiller sur moi! Il me semble qu’elle regarda sa petite fleur avec amour et lui sourit encore. Je me souvenais de son visible sourire qui m’avait autrefois guérie et délivrée; je savais bien ce que je lui devais! Elle-même, le matin de ce 8 mai, n’était-elle pas venue déposer dans le calice de mon âme, son Jésus, Cant., II, 1. la Fleur des champs et le Lis des vallées?

Au soir de ce beau jour, papa, prenant la main de sa petite reine, se dirigea vers le Carmel; et je vis ma Pauline devenue l’épouse de Jésus: je la vis avec son voile blanc comme le mien et sa couronne de roses. Ma joie fut sans amertume; j’espérais la rejoindre bientôt, et attendre à ses côtés le ciel…

Je ne fus pas insensible à la fête de famille préparée aux Buissonnets. La jolie montre que me donna mon père me fit un grand plaisir; et cependant mon bonheur était tranquille, rien ne pouvait troubler ma paix intime. Enfin, la nuit termina ce beau soir; car les jours les plus radieux sont suivis de ténèbres: seul, le jour de la première, de l’éternelle communion de la patrie sera sans couchant!