Maladie étrange

Dans les moments où la souffrance était moins vive, je mettais ma joie à tresser des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Vierge Marie. Nous étions alors au beau mois de mai, toute la nature se paraît de fleurs printanières; seule, la petite fleur languissait et semblait à jamais flétrie! Cependant elle avait un soleil auprès d’elle, et ce soleil était la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni.

Un jour, je vis mon père entrer dans ma chambre; il paraissait très ému, et, s’avançant vers Marie, il lui donna plusieurs pièces d’or avec une expression de grande tristesse, la priant d’écrire à Paris pour demander une neuvaine de messes au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, afin d’obtenir la guérison de sa pauvre petite reine. Ah! que je fus touchée en voyant sa foi et son amour! Que j’aurais voulu me lever et lui dire que j’étais guérie! Hélas! mes désirs ne pouvaient faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour me rendre à la vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce miracle, Notre-Dame des Victoires le fit entièrement.

Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans le jardin, me laissant avec Léonie qui lisait près de la fenêtre. Au bout de quelques minutes, je me mis à appeler presque tout bas: «Marie! Marie!» Léonie étant habituée à m’entendre toujours gémir ainsi n’y fit pas attention; alors je criai bien haut et Marie revint à moi. Je la vis parfaitement entrer; mais hélas! pour la première fois, je ne la reconnus pas. Je cherchais tout autour de moi, je plongeais dans le jardin un regard anxieux, et je recommençais à appeler: «Marie! Marie!»

C’était une souffrance indicible que cette lutte forcée, inexplicable, et Marie souffrait peut-être plus encore que sa pauvre Thérèse! Enfin, après de vains efforts pour se faire reconnaître, elle se tourna vers Léonie, lui dit un mot tout bas, et disparut pâle et tremblante.

Ma petite Léonie me porta bientôt près de la fenêtre; alors je vis dans le jardin, sans la reconnaître encore, Marie, qui marchait doucement, me tendant les bras, me souriant, et m’appelant de sa voix la plus tendre: «Thérèse, ma petite Thérèse!» Cette dernière tentative n’ayant pas réussi davantage, ma sœur chérie s’agenouilla en pleurant au pied de mon lit, et, se tournant vers la Vierge bénie, elle l’implora avec la ferveur d’une mère qui demande, qui veut la vie de son enfant. Léonie et Céline l’imitèrent, et ce fut un cri de foi qui força la porte du ciel.

Ne trouvant aucun secours sur la terre et près de mourir de douleur, je m’étais aussi tournée vers ma Mère du ciel, la priant de tout mon cœur d’avoir enfin pitié de moi.

Tout à coup la statue s’anima! la Vierge Marie devint belle, si belle, que jamais je ne trouverai d’expression pour rendre cette beauté divine. Son visage respirait une douceur, une bonté, une tendresse ineffable; mais, ce qui me pénétra jusqu’au fond de l’âme, ce fut son ravissant sourire! Alors toutes mes peines s’évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement…

Ah! c’étaient des larmes d’une joie céleste et sans mélange! La sainte Vierge s’est avancée vers moi! elle m’a souri… que je suis heureuse! pensai-je; mais je ne le dirai à personne, car mon bonheur disparaîtrait. Puis, sans aucun effort, je baissai les yeux, et je reconnus ma chère Marie! elle me regardait avec amour, semblait très émue, et paraissait se douter de la grande faveur que je venais de recevoir.

Ah! c’était bien à elle, à sa prière touchante, que je devais cette grâce inexprimable du sourire de la sainte Vierge! En voyant mon regard fixé sur la statue, elle s’était dit: «Thérèse est guérie!» Oui, la petite fleur allait renaître à la vie, un rayon lumineux de son doux soleil l’avait réchauffée et délivrée pour toujours de son cruel ennemi! «Le sombre hiver venait de finir, les pluies avaient cessé Cant., II, 11. », et la fleur de la Vierge Marie se fortifia de telle sorte que, cinq ans après, elle s’épanouissait sur la montagne fertile du Carmel.

Comme je l’ai dit, Marie était persuadée que la sainte Vierge en me rendant la santé m’avait accordé quelque grâce cachée; aussi, lorsque je fus seule avec elle, je ne pus résister à ses questions si tendres, si pressantes. Etonnée de voir mon secret découvert sans que j’eusse dit un seul mot, je le lui confiai tout entier. Hélas! je ne m’étais pas trompée, mon bonheur allait disparaître et se changer en amertume. Pendant quatre ans, le souvenir de cette grâce ineffable devint pour moi une vraie peine d’âme; et je ne devais retrouver mon bonheur qu’aux pieds de Notre-Dame des Victoires, dans son sanctuaire béni. Là, il me fut rendu dans toute sa plénitude; je parlerai plus tard de cette seconde grâce.

Voici comment ma joie se changea en tristesse:

Marie, après avoir entendu le récit naïf et sincère de ma grâce, me demanda la permission de tout dire au Carmel; je ne pouvais refuser. A ma première visite à ce Carmel béni, je fus remplie de joie en voyant ma petite Pauline avec l’habit de la sainte Vierge. Quels doux instants pour nous deux! Il y avait tant de choses à se dire! Nous avions tant souffert! Pour moi, je pouvais à peine parler, mon cœur était trop plein…

Vous étiez là, ma Mère bien-aimée, et de combien de marques d’affection ne m’avez-vous pas comblée? Je vis encore d’autres religieuses, et vous devez vous souvenir qu’elles me questionnèrent sur le miracle de ma guérison: les unes me demandèrent si la sainte Vierge portait l’Enfant Jésus; d’autres, si les anges l’accompagnaient, etc. Toutes ces questions me troublèrent et me firent de la peine; je ne pouvais répondre qu’une chose: «La sainte Vierge m’a semblé très belle, je l’ai vue s’avancer vers moi et me sourire.»

M’apercevant que les carmélites s’imaginaient tout autre chose, je me figurai avoir menti. Ah! si j’avais gardé mon secret, j’aurais aussi gardé mon bonheur. Mais la Vierge Marie a permis ce tourment pour le bien de mon âme; sans cela, peut-être, la vanité se serait glissée dans mon cœur; au lieu que, l’humiliation devenant mon partage, je ne pouvais me regarder sans un sentiment de profonde horreur. Mon Dieu, vous seul savez ce que j’ai souffert!

O DIEU TU ES UN AUTRE MOI-MÊME, MON CONFIDENT ET MON AMI, NOUS VIVONS ENSEMBLE DANS UNE DOUCE INTIMITÉ. Ps. LV.