Première confession

L’après-midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets; mais, avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon petit panier. Hélas! la belle tartine de confiture préparée par mes sœurs avait changé d’aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais plus qu’une légère teinte rose toute vieillie et rentrée. Alors la terre me semblait plus triste encore, et je comprenais qu’au ciel seulement la joie serait sans nuages.

A propos de nuages, je me souviens qu’un jour le beau ciel bleu de la campagne s’en couvrit; bientôt l’orage se mit à gronder avec force, accompagné d’éclairs étincelants. Je me tournais à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle; enfin je vis la foudre tomber dans un pré voisin, et, loin d’en éprouver la moindre frayeur, je fus ravie; il me sembla que le bon Dieu était tout près de moi! Mon père chéri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement; déjà l’herbe et les grandes pâquerettes, plus hautes que moi, étincelaient de pierres précieuses, et nous avions à traverser plusieurs prairies avant de gagner la route. Il me prit donc dans ses bras, malgré son attirail de lignes, et de là, je regardais en bas les beaux diamants, regrettant presque de n’en être pas couverte et inondée.

Il me semble ne pas avoir dit que, pendant mes promenades journalières, à Lisieux comme à Alençon, je portais souvent l’aumône aux malheureux. Un jour, nous vîmes un pauvre vieillard qui se traînait péniblement sur des béquilles. Je m’approchai pour lui donner ma petite pièce; il fixa sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un douloureux sourire, il refusa mon aumône. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. J’aurais voulu le consoler, le soulager; au lieu de cela, je venais peut-être de l’humilier, de lui faire de la peine!

Sans doute il devina ma pensée, car je le vis bientôt se détourner et me sourire de loin. A ce moment, mon bon père venait de m’acheter un gâteau, j’avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je me disais: «Il n’a pas voulu d’argent, mais bien sûr, un gâteau lui ferait plaisir.» Puis je ne sais quelle crainte me retint; j’avais le cœur si gros que je pouvais à peine cacher mes larmes; enfin je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait toutes les grâces demandées: cette pensée me consola aussitôt. Bien que je n’eusse alors que six ans, je me dis: «Je prierai pour mon pauvre, le jour de ma première communion;» et, cinq ans plus tard, je tins fidèlement ma résolution. J’ai toujours pensé que ma prière enfantine pour ce membre souffrant de Notre-Seigneur avait été bénie et récompensée.

En grandissant, j’aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais bien souvent mon cœur, me servant de la formule que ma mère m’avait apprise; je m’efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions et je faisais grande attention à ne l’offenser jamais. Cependant, un jour, je commis une faute qui vaut bien la peine d’être rapportée ici; elle me donne un grand sujet de m’humilier, et je crois en avoir eu la contrition parfaite.

C’était au mois de mai 1878. Mes sœurs me trouvant trop petite pour aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la bonne, et faisais avec elle mes dévotions devant mon autel à moi, que j’arrangeais à ma façon. Tout était si petit, chandeliers, pots de fleurs, etc., que deux allumettes-bougies suffisaient pour l’éclairer parfaitement. Quelquefois Victoire, pour économiser ma provision d’allumettes, me faisait la surprise de deux véritables bouts de bougie; mais c’était rare.

Un soir, nous allions nous mettre en prière, je lui dis: «Voulez-vous commencer le Souvenez-vous, je vais allumer.» Elle fit semblant de commencer, puis me regarda en riant très fort. Moi, qui voyais mes précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai encore une fois de dire bien vite le Souvenez-vous. Même silence! mêmes éclats de rire! Alors, au comble de l’indignation, je me levai, et, sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant bien haut: «Victoire, vous êtes une méchante!» La pauvre fille n’avait plus envie de rire; elle me regardait, muette d’étonnement, et me montrait, mais trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie cachés sous son tablier. Après avoir pleuré de colère, hélas! je versai des larmes de contrition; j’étais toute honteuse et désolée et je pris la ferme résolution de ne plus jamais recommencer.

Peu de temps après, j’allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi! Pauline me disait: «Ma petite Thérèse, ce n’est pas à un homme, mais au bon Dieu lui-même que tu vas avouer tes péchés.» J’en devins si persuadée que je lui demandai sérieusement s’il ne fallait pas dire à M. l’abbé D *** que je l’aimais de tout mon cœur, puisque c’était au bon Dieu que j’allais parler en sa personne.

Bien instruite de tout ce que je devais faire, j’entrai au confessionnal, et, me tournant juste en face du prêtre pour mieux le voir, je me confessai et reçus sa bénédiction avec un grand esprit de foi;—ma sœur m’ayant assuré qu’à ce moment solennel les larmes du petit Jésus allaient purifier mon âme.—Je me souviens de l’exhortation qui me fut adressée: elle m’invitait surtout à la dévotion envers la sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon cœur.

Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bénir, et je sortis du confessionnal si contente et si légère que jamais je n’avais senti autant de joie. C’était le soir. Arrivée sous un réverbère je m’arrêtai, et tirant de ma poche le chapelet nouvellement bénit, je le tournai et retournai dans tous les sens. «Que regardes-tu, ma petite Thérèse?» me dit Pauline. «Mais, je regarde comment c’est fait, un chapelet bénit!» Cette naïve réponse amusa beaucoup mes sœurs. Pour moi, je restai bien longtemps pénétrée de la grâce que j’avais reçue; depuis, je voulais me confesser aux grandes fêtes, et cette confession, je puis le dire, remplissait d’allégresse tout mon petit intérieur. Les fêtes!… Ah! que de souvenirs embaumés ce simple mot me rappelle!… Les fêtes!… je les aimais tant! Mes sœurs savaient si bien m’expliquer les mystères cachés en chacune d’elles! Oui, ces jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J’aimais surtout les processions du Saint Sacrement. Quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je les lançais bien haut et je n’étais jamais aussi heureuse qu’en voyant mes roses effeuillées toucher l’ostensoir sacré. Les fêtes! Ah! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenait une bien chère à mon cœur: le dimanche. Quelle journée radieuse! C’était la fête du bon Dieu, la fête du repos. D’abord, toute la famille partait à la grand’messe; et je me rappelle qu’au moment du sermon,—notre chapelle étant éloignée de la chaire—il fallait descendre et trouver des places dans la nef, ce qui n’était pas très facile. Mais, pour la petite Thérèse et son père, tout le monde s’empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se réjouissait en nous voyant arriver tous les deux; il m’appelait son petit rayon de soleil, et disait que, de voir ce vénérable patriarche conduisant par la main sa petite fille, c’était un tableau qui le ravissait.