Sublime enfance

Je ne suis qu’une enfant impuissante et faible; cependant, c’est ma faiblesse même qui me donne l’audace de m’offrir en victime à votre amour, ô Jésus! Autrefois les hosties pures et sans taches étaient seules agréées par le Dieu fort et puissant: pour satisfaire à la justice divine il fallait des victimes parfaites; mais à la loi de crainte a succédé la loi d’amour, et l’amour m’a choisie pour holocauste, moi, faible et imparfaite créature! Ce choix n’est-il pas digne de l’amour? Oui, pour que l’amour soit pleinement satisfait, il faut qu’il s’abaisse jusqu’au néant et qu’il transforme en feu ce néant.

O mon Dieu, je le sais, Saint Jean de la Croix. l’amour ne se paie que par l’amour. Aussi j’ai cherché, j’ai trouvé le moyen de soulager mon cœur en vous rendant amour pour amour.

«Employez les richesses qui rendent injustes à vous faire des amis qui vous reçoivent dans les Tabernacles

éternels. Lucæ, XVI, 9. » Voilà, Seigneur, le conseil que vous donnez à vos disciples, après leur avoir dit que les enfants de

ténèbres sont plus habiles dans leurs affaires que les enfants de lumière Ibid., 8. .

Enfant de lumière, j’ai compris que mes désirs d’être tout, d’embrasser toutes les vocations, étaient des richesses qui pourraient bien me rendre injuste; alors je m’en suis servie à me faire des amis. Me souvenant de la prière d’Elisée au prophète Elie, lorsqu’il lui demanda son double esprit, je me présentai devant les Anges et l’assemblée des Saints et je leur dis: «Je suis la plus petite des créatures, je connais ma misère, mais je sais aussi combien les cœurs nobles et généreux aiment à faire du bien; je vous conjure donc, bienheureux habitants de la cité céleste, de m’adopter pour enfant: à vous seul reviendra la gloire que vous me ferez acquérir; daignez exaucer ma prière, obtenez-moi, je vous en supplie, votre double amour

Seigneur, je ne puis approfondir ma demande, je craindrais de me trouver accablée sous le poids de mes désirs audacieux! Mon excuse, c’est mon titre d’enfant: les enfants ne réfléchissent pas à la portée de leurs paroles. Cependant, si leur père, si leur mère montent sur le trône et possèdent d’immenses trésors, ils n’hésitent pas à contenter les désirs des petits êtres qu’ils chérissent plus qu’eux-mêmes. Pour leur faire plaisir, ils font des folies, ils vont même jusqu’à la faiblesse.

Eh bien, je suis l’enfant de la sainte Eglise. L’Eglise est reine puisqu’elle est votre Epouse, ô divin Roi des rois! Ce ne sont pas les richesses et la gloire—même la gloire du ciel—que réclame mon cœur. La gloire, elle appartient de droit à mes frères: les Anges et les Saints. Ma gloire à moi sera le reflet qui rejaillira du front de ma Mère. Ce que je demande, c’est l’amour! Je ne sais plus qu’une chose, vous aimer, ô Jésus! Les œuvres éclatantes me sont interdites, je ne puis prêcher l’Evangile, verser mon sang… qu’importe? Mes frères travaillent à ma place, et moi, petit enfant, je me tiens tout près du trône royal, j’aime pour ceux qui combattent.

Mais comment témoignerai-je mon amour, puisque l’amour se prouve par les œuvres? Eh bien! le petit enfant jettera des fleurs… il embaumera de ses parfums le trône divin, il chantera de sa voix argentine le cantique de l’amour!

Oui, mon Bien-Aimé, c’est ainsi que ma vie éphémère se consumera devant vous. Je n’ai pas d’autre moyen pour vous prouver mon amour que de jeter des fleurs: c’est-à-dire de ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, de profiter des moindres actions et de les faire par amour. Je veux souffrir par amour et même jouir par amour; ainsi je jetterai des rieurs. Je n’en rencontrerai pas une sans l’effeuiller pour vous… et puis je chanterai, je chanterai toujours, même s’il faut cueillir mes roses au milieu des épines; et mon chant sera d’autant plus mélodieux que ces épines seront plus longues et plus piquantes.

Mais à quoi, mon Jésus, vous serviront mes fleurs et mes chants? Ah! je le sais bien, cette pluie embaumée, ces pétales fragiles et de nulle valeur, ces chants d’amour d’un cœur si petit vous charmeront quand même. Oui, ces riens vous feront plaisir: ils feront sourire l’Eglise triomphante qui, voulant jouer avec son petit enfant, recueillera ces roses effeuillées et, les faisant passer par vos mains divines pour les revêtir d’une valeur infinie, les jettera sur l’Eglise souffrante afin d’en éteindre les flammes; sur l’Eglise militante afin de lui donner la victoire.

O mon Jésus! je vous aime, j’aime l’Eglise ma mère, je me souviens que le plus petit mouvement de pur amour lui

est plus utile que toutes les autres œuvres réunies ensemble Saint Jean de la Croix. . Mais le pur amour est-il bien dans mon cœur? Mes immenses désirs ne sont-ils pas un rêve, une folie? Ah! s’il en est ainsi, éclairez-moi; vous le savez, je cherche la vérité. Si mes désirs sont téméraires, faites-les disparaître; car ces désirs sont pour moi le plus grand des martyres. Cependant, je l’avoue, si je n’atteins pas un jour ces régions les plus élevées vers lesquelles mon âme aspire, j’aurai goûté plus de douceur dans mon martyre, dans ma folie, que je n’en goûterai au sein des joies éternelles; à moins que, par un miracle, vous ne m’enleviez le souvenir de mes espérances terrestres. Jésus! Jésus! s’il est si délicieux le désir de l’amour, qu’est-ce donc de le posséder, d’en jouir à jamais?

Comment une âme aussi imparfaite que la mienne peut-elle aspirer à la plénitude de l’amour? Quel est donc ce mystère? Pourquoi ne réservez-vous pas, ô mon unique Ami, ces immenses aspirations aux grandes âmes, aux aigles qui planent dans les hauteurs? Hélas! je ne suis qu’un pauvre petit oiseau couvert seulement d’un léger duvet; je ne suis pas un aigle, j’en ai simplement les yeux et le cœur… Oui, malgré ma petitesse extrême, j’ose fixer le Soleil divin de l’amour, et je brûle de m’élancer jusqu’à lui! Je voudrais voler, je voudrais imiter les aigles; mais tout ce que je puis faire, c’est de soulever mes petites ailes; il n’est pas en mon petit pouvoir de m’envoler.

Que vais-je devenir? Mourir de douleur en me voyant si impuissante? Oh! non, je ne vais pas même m’affliger. Avec un audacieux abandon, je veux rester là, fixant jusqu’à la mort mon divin Soleil. Rien ne pourra m’effrayer, ni le vent, ni la pluie; et, si de gros nuages viennent à cacher l’Astre d’amour, s’il me semble ne pas croire qu’il existe autre chose que la nuit de cette vie, ce sera alors le moment de la joie parfaite, le moment de pousser ma confiance jusqu’aux limites extrêmes, me gardant bien de changer de place, sachant que par delà les tristes nuages mon doux Soleil brille encore!

O mon Dieu! jusque-là je comprends votre amour pour moi; mais, vous le savez, bien souvent je me laisse distraire de mon unique occupation, je m’éloigne de vous, je mouille mes petites ailes à peine formées aux misérables flaques

d’eau que je rencontre sur la terre! Alors Is., XXXVIII, 14. je gémis comme l’hirondelle, et mon gémissement vous instruit de tout, et

vous vous souvenez, ô miséricorde infinie, Matt., IX, 13. que vous n’êtes pas venue appeler les justes, mais les pécheurs.

Cependant, si vous demeurez sourd aux gazouillements plaintifs de votre chétive créature, si vous restez voilé, eh bien! je consens à rester mouillée, j’accepte d’être transie de froid, et je me réjouis encore de cette souffrance pourtant méritée. O mon Astre chéri! oui, je suis heureuse de me sentir petite et faible en votre présence et mon cœur reste dans la paix… je sais que tous les aigles de votre céleste cour me prennent en pitié, qu’ils me protègent, me défendent et mettent en fuite les vautours, image des démons, qui voudraient me dévorer. Ah! je ne les crains pas, je ne suis point destinée à devenir leur proie, mais celle de l’Aigle divin.

O Verbe, ô mon Sauveur! c’est toi l’Aigle que j’aime et qui m’attires: c’est toi qui, t’élançant vers la terre d’exil, as voulu souffrir et mourir afin d’enlever toutes les âmes et de les plonger jusqu’au centre de la Trinité sainte, éternel foyer de l’amour! C’est toi qui, remontant vers l’inaccessible lumière, restes caché dans notre vallée de larmes sous l’apparence d’une blanche hostie, et cela pour me nourrir de ta propre substance. O Jésus! laisse-moi te dire que ton amour va jusqu’à la folie… Comment veux-tu, devant cette folie, que mon cœur ne s’élance pas vers toi? Comment ma confiance aurait-elle des bornes?

Ah! pour toi, je le sais, les Saints ont fait aussi des folies, ils ont fait de grandes choses, puisqu’ils étaient des aigles! Moi, je suis trop petite pour faire de grandes choses, et ma folie, c’est d’espérer que ton amour m’accepte comme victime; ma folie, c’est de compter sur les Anges et les Saints pour voler jusqu’à toi avec tes propres ailes, ô mon Aigle adoré! Aussi longtemps que tu le voudras, je demeurerai les yeux fixés sur toi, je veux être fascinée par ton regard divin, je veux devenir la proie de ton amour. Un jour, j’en ai l’espoir, tu fondras sur moi, et, m’emportant au foyer de l’amour, tu me plongeras enfin dans ce brûlant abîme, pour m’en faire devenir à jamais l’heureuse victime.