Ce qu’elle entend par ces paroles du livre des Cantiques: «Attirez-moi…»

Depuis que j’ai seulement deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, les journées seraient trop courtes, et je craindrais fort d’oublier quelque chose d’important. Aux âmes simples il ne faut pas de moyens compliqués, et comme je suis de ce nombre, Nôtre-Seigneur m’a inspiré lui-même un petit moyen très simple d’accomplir mes obligations.

Un jour, après la sainte communion, il m’a fait comprendre cette parole des Cantiques: «Attirez-moi, nous courrons à l’odeur de vos parfums. Cant., I, 3. » O Jésus, il n’est donc pas nécessaire de dire: En m’attirant, attirez les âmes que j’aime. Cette simple parole: «Attirez-moi» suffit! Oui, lorsqu’une âme s’est laissé captiver par l’odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite; c’est une conséquence naturelle de son attraction vers vous!

De même qu’un torrent entraîne après lui, dans les profondeurs des mers, ce qu’il rencontre sur son passage; de même, ô mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivages de votre amour attire après elle tous ses trésors! Seigneur, vous le savez, ces trésors pour moi ce sont les âmes qu’il vous a plu d’unir à la mienne; ces trésors, c’est vous qui me les avez confiés; aussi j’ose emprunter vos propres paroles, celles du dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.

Jésus, mon Bien-Aimé! je ne sais pas quel jour mon exil finira… plus d’un soir, peut-être, me verra chanter encore ici-bas vos miséricordes; mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir… alors je veux pouvoir vous dire:

«Je vous ai glorifié sur la terre, j’ai accompli l’œuvre que vous m’avez donnée à faire, j’ai fait connaître votre Nom à ceux que vous m’avez donnés; ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C’est maintenant qu’ils connaissent que tout ce que vous m’avez donné vient de vous: car je leur ai communiqué les paroles que vous m’avez confiées; ils les ont reçues, et ils ont cru que c’est vous qui m’avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m’avez donnés, parce qu’ils sont à vous. Je ne suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je retourne à vous. Conservez-les à cause de votre Nom.

«Je vais maintenant à vous; et c’est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux que je dis ceci, à présent que je suis dans le monde… Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus.

«Ce n’est pas seulement pour eux que je prie, mais c’est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu’ils leur entendront dire.

«Mon Dieu, je souhaite qu’où je serai, ceux que vous m’avez donnés y soient aussi avec moi; et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m’avez aimée moi-même. Joan., XVII. »

Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous avant de m’envoler dans vos bras! C’est peut-être de la témérité; mais non… Depuis longtemps, ne m’avez-vous pas permis d’être audacieuse avec vous? Comme le père de l’enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m’avez dit: « Lucæ, XV, 31. Tout ce qui est à moi est à toi. » Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi, et je puis m’en servir pour attirer sur les âmes qui m’appartiennent les faveurs du Père céleste.

Vous le savez, ô mon Dieu, je n’ai jamais désiré que vous aimer uniquement, je n’ambitionne pas d’autre gloire. Votre amour m’a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c’est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur.

L’amour attire l’amour, le mien s’élance vers vous, il voudrait combler l’abîme qui l’attire; mais, hélas! ce n’est même pas une goutte de rosée perdue dans l’Océan! Pour vous aimer comme vous m’aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d’amour que vous n’avez comblé la mienne, c’est pour cela que j’ose vous demander d’aimer ceux que vous m’avez donnés comme vous m’avez aimée moi-même.

Un jour, au ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m’en réjouirai, reconnaissant dès ce monde que ces âmes le méritent davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d’amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mérite de ma part.

Ma Mère, je suis tout étonnée de ce que je viens d’écrire, je n’en avais pas l’intention!

En répétant ce passage du saint Evangile: «Je leur ai commimique les paroles que vous m’avez confiées», je ne pensais pas à mes frères, mais à mes petites sœurs du noviciat; car je ne me crois pas capable d’instruire des missionnaires. Ce que j’écrivais pour eux, c’était la prière de Jésus: «Je ne vous prie pas de les ôter du monde… Je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu’ils leur entendront dire.» Comment, en effet, pourrais-je laisser dans l’oubli les âmes qui deviendront leur conquête par la souffrance et la prédication?

Mais je n’ai pas expliqué toute ma pensée sur ce passage des Cantiques sacrés: «Attirez-moi, nous courrons…»

« Joan., VI, 44. Personne, a dit Jésus, ne peut venir après moi si mon Père qui m’a envoyé ne l’attire .» Ensuite il nous enseigne qu’il suffit de frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce qu’on demande à son Père en son Nom, il l’accorde. C’est pour cela sans doute que l’Esprit-Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique: «Attirez-moi, nous courrons…»

Demander d’être attiré, c’est vouloir s’unir d’une manière intime à l’objet qui captive le cœur. Si le feu et le fer étaient doués de raison et que ce dernier dit à l’autre: «Attire-moi», ne prouverait-il pas son désir de s’identifier au feu jusqu’à partager sa substance? Eh bien! voilà justement ma prière. Je demande à Jésus de m’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à lui qu’il vive et agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l’amour embrasera mon cœur, plus je dirai: «Attirez-moi», plus aussi les âmes qui s’approcheront de la mienne courront avec vitesse à l’odeur des parfums du Bien-Aimé.

Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les âmes embrasées ne peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine, elles se tiennent aux pieds de Jésus, écoutant sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se tourmente de Lucæ, X, 41. beaucoup de choses. Ce ne sont pas cependant les travaux de Marthe, mais son inquiétude seule, que Jésus blâme; ces mêmes travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise, puisqu’il lui fallait préparer les repas de la sainte Famille.

Tous les saints ont compris cela, et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l’univers de l’illumination de la doctrine évangélique. N’est-ce pas dans l’oraison que saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et tant d’autres amis de Dieu ont puisé cette science admirable qui ravit les plus grands génies?

Un savant l’a dit: «Donnez-moi un point d’appui et, avec un levier, je soulèverai le monde.» Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, les saints l’ont reçu pleinement. Le Tout-Puissant leur a donné un point d’appui: Lui-même, Lui seul! Pour levier, l’oraison qui embrase d’un feu d’amour; et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde, c’est ainsi que les saints encore militants le soulèvent et le soulèveront jusqu’à la fin des temps.