CHAPITRE XI

Deux frères prêtres — Ce qu’elle entend par ces paroles du livre des Cantiques: «Attirez-moi…» — Sa confiance en Dieu. — Une visite du Ciel. — Elle trouve son repos dans l’amour. — Sublime enfance. — Appel à toutes les «petites âmes»

Ce n’est pas seulement lorsqu’il veut m’envoyer des épreuves que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps je gardais un désir qui me paraissait irréalisable: celui d’avoir un frère prêtre. Je pensais souvent que, si mes petits frères ne s’étaient pas envolés au ciel, j’aurais eu le bonheur de les voir monter à l’autel; ce bonheur je le regrettais! Et voilà que le bon Dieu, dépassant mon rêve,—puisque je désirais seulement un frère prêtre qui, chaque jour, pensât à moi au saint autel—m’a unie par les liens de l’âme à deux de ses apôtres. Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détail comment le divin Maître combla mes vœux.

Ce fut notre Mère sainte Thérèse qui m’envoya pour bouquet de fête, en 1895, mon premier frère. C’était un jour de lessive, j’étais bien occupée de mon travail, lorsque Mère Agnès de Jésus Sa sœur Pauline. , alors Prieure, me prit à l’écart et me lut une lettre d’un jeune séminariste, lequel, inspiré disait-il par sainte Thérèse, demandait une sœur qui se dévouât spécialement à son salut et au salut des âmes dont il s’occuperait dans la suite; il promettait d’avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur, quand il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Et je fus choisie pour devenir la sœur de ce futur missionnaire.

Ma Mère, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon désir, ainsi comblé d’une façon inespérée, fit naître dans mon cœur une joie que j’appellerai enfantine; car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l’âme est trop petite pour les contenir. Jamais, depuis des années, je n’avais goûté ce genre de bonheur; je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l’on eût touché en elle des cordes musicales restées jusque-là dans l’oubli.

Comprenant les obligations que je m’imposais, je me mis à l’œuvre, essayant de redoubler de ferveur, et j’écrivis de temps à autre quelques lettres à mon nouveau frère. Sans doute, c’est par la prière et le sacrifice qu’on peut aider les missionnaires, mais parfois, lorsqu’il plaît à Jésus d’unir deux âmes pour sa gloire, il permet qu’elles puissent se communiquer leurs pensées afin de s’exciter à aimer Dieu davantage.

Je le sais, il faut pour cela une volonté expresse de l’autorité; il me semble qu’autrement cette correspondance sollicitée ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire, du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie à se replier sur elle-même. Au lieu de l’unir au bon Dieu, cet échange de lettres—même éloigné—lui occuperait inutilement l’esprit; elle s’imaginerait peut-être faire des merveilles, et réellement ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de zèle, une distraction superflue.

Mère bien-aimée, me voici partie moi-même, non pas dans une distraction, mais dans une dissertation également superflue… Je ne me corrigerai jamais de ces longueurs qui devront être pour vous si fatigantes à lire! Pardonnez-moi, et permettez que je recommence à la prochaine occasion.

L’année dernière, à la fin de mai, ce fut à votre tour de me donner mon second frère; et sur ma réflexion, qu’ayant offert déjà mes pauvres mérites pour un futur apôtre je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d’un autre, vous me fîtes cette réponse: que l’obéissance doublerait mes mérites.

Dans le fond de mon âme je pensais bien cela; et, puisque le zèle d’une carmélite doit embrasser le monde, j’espère même, avec la grâce de Dieu, être utile à plus de deux missionnaires. Je prie pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres, dont le ministère est aussi difficile parfois que celui des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être «fille de l’Eglise» comme notre Mère sainte Thérèse, et prier à toutes les intentions du Vicaire de Jésus-Christ. C’est le but général de ma vie.

Mais, comme je me serais unie spécialement aux œuvres de mes petits frères chéris s’ils eussent vécu, sans délaisser pour cela les grands intérêts de l’Eglise qui embrassent l’univers, ainsi je reste particulièrement unie aux nouveaux frères que Jésus m’a donnés. Tout ce qui m’appartient appartient à chacun d’eux, je sens que Dieu est trop bon, trop généreux pour faire des partages; il est si riche qu’il donne sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de longues énumérations.