Le bon Samaritain
Voici la conclusion que j’en tire: Je dois rechercher la compagnie des sœurs qui ne me plaisent pas naturellement, et remplir à leur égard l’office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable suffisent souvent pour épanouir une âme triste et blessée. Toutefois ce n’est pas seulement dans l’espoir de consoler que je veux être charitable: je sais qu’en poursuivant ce but je serais vite découragée; car un mot dit dans la meilleure intention sera pris peut-être tout de travers. Aussi, pour ne perdre ni mon temps, ni ma peine, j’essaie d’agir uniquement pour réjouir Nôtre-Seigneur et répondre à ce conseil de l’Evangile:
«Quand vous faites un festin, n’invitez pas vos parents et vos amis, de peur qu’ils ne vous invitent à leur tour, et qu’ainsi vous avez reçu votre récompense: mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques, et vous serez heureux de ce qu’ils ne pourront vous rendre, et votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera. Lucæ, XIV, 12, 13, 14. »
Quel festin pourrais-je offrir à mes sœurs, si ce n’est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse? Non, je n’en connais pas d’autre, et je veux imiter saint Paul qui se réjouissait avec ceux qu’il trouvait dans la joie. Il est vrai qu’il pleurait avec les affligés, et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir; mais toujours j’essaierai que les larmes se changent en sourires, puisque II Cor., IX, 7. le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie.
Je me souviens d’un acte de charité que le bon Dieu m’inspira lorsque j’étais encore novice. De cet acte tout petit en apparence, le Père céleste, qui voit dans le secret, m’a déjà récompensée sans attendre l’autre vie.
C’était avant que ma sœur Saint-Pierre tombât tout à fait infirme. Il fallait, le soir à six heures moins dix minutes, que l’on se dérangeât de l’oraison pour la conduire au réfectoire. Cela me coûtait beaucoup de me proposer; car je savais la difficulté ou plutôt l’impossibilité de contenter la pauvre malade. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion, me souvenant des paroles divines: «Ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. Matt., XXV, 40. »
Je m’offris donc bien humblement pour la conduire, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à faire accepter mes services. Enfin je me mis à l’œuvre avec tant de bonne volonté que je réussis parfaitement. Chaque soir, quand je la voyais agiter son sablier, je savais que cela voulait dire: Partons!
Prenant alors tout mon courage, je me levais, et puis toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc d’une certaine manière, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s’agissait de suivre cette bonne sœur en la soutenant par la ceinture; je le faisais avec le plus de douceur qu’il m’était possible, mais si par malheur survenait un faux pas, aussitôt il lui semblait que je la tenais mal et qu’elle allait tomber.—«Ah! mon Dieu! vous allez trop vite, j’vais m’briser!» Si j’essayais alors de la conduire plus doucement:—«Mais suivez-moi donc, je n’sens pas vot’main, vous m’lâchez, j’vais tomber!… Ah! j’disais bien que vous étiez trop jeune pour me conduire.»
Enfin nous arrivions sans autre accident au réfectoire. Là, surgissaient d’autres difficultés: je devais installer ma pauvre infirme à sa place et agir adroitement pour ne pas la blesser; ensuite relever ses manches, toujours d’une certaine manière, après cela je pouvais m’en aller.
Mais je m’aperçus bientôt qu’elle coupait son pain avec une peine extrême; et depuis, je ne la quittais pas sans lui avoir rendu ce dernier service. Comme elle ne m’en avait jamais exprimé le désir, elle resta très touchée de mon attention, et ce fut par ce moyen nullement cherché que je gagnai entièrement sa confiance, surtout—je l’ai appris plus tard—parce qu’après tous mes petits services je lui faisais, disait-elle, mon plus beau sourire.
Ma Mère, il y a bien longtemps que cet acte de vertu est accompli, et pourtant le Seigneur m’en laisse le souvenir comme un parfum, une brise du ciel. Un soir d’hiver, j’accomplissais comme d’habitude l’humble office dont je viens de parler: il faisait froid, il faisait nuit… Tout à coup, j’entendis dans le lointain le son harmonieux de plusieurs instruments de musique, et je me représentai un salon richement meublé, éclairé de brillantes lumières, étincelant de dorures; dans ce salon, des jeunes filles élégamment vêtues recevant et prodiguant mille politesses mondaines. Puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais. Au lieu d’une mélodie, j’entendais de temps à autre ses gémissements plaintifs; au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloître austère à peine éclairé d’une faible lueur.
Ce contraste impressionna doucement mon âme. Le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassent tellement l’éclat ténébreux des plaisirs de la terre que, pour jouir mille ans de ces fêtes mondaines, je n’aurais pas donné les dix minutes employées à mon acte de charité.
Ah! si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut goûter de semblables délices en pensant que Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce là-haut lorsque nous verrons, au milieu d’une gloire éternelle et d’un repos sans fin, la grâce incomparable qu’il nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison, véritable portique des cieux?
Ce n’est pas toujours avec ces transports d’allégresse que j’ai pratiqué la charité; mais, au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l’âme de ses épouses: aussi, lorsque je conduisais ma sœur Saint-Pierre, c’était avec tant d’amour, qu’il m’eût été impossible de mieux faire si j’avais conduit Nôtre-Seigneur lui-même.