Une prière exaucée
J’en étais donc aux novices qui souvent me disent: «Mais vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser… où donc allez-vous chercher ce que vous nous enseignez?» Il en est même d’assez candides pour croire que je lis dans leur âme, parce qu’il m’est arrivé de les prévenir en leur révélant—sans révélation—ce qu’elles pensaient.
La plus ancienne du noviciat avait résolu de me cacher une grande peine qui la faisait beaucoup souffrir. Elle venait de passer une nuit d’angoisses sans vouloir verser une seule larme, craignant que ses yeux rouges ne la trahissent; lorsque, m’abordant avec le plus gracieux visage, elle me parle comme à l’ordinaire, d’une façon plus aimable encore s’il est possible. Je lui dis alors tout simplement: Vous avez du chagrin, j’en suis sûre. Aussitôt elle me regarde avec un étonnement inexprimable… sa stupéfaction est si grande qu’elle me gagne moi-même et me communique je ne sais quelle impression surnaturelle. Je sentais le bon Dieu là, tout près de nous… Sans m’en apercevoir,—car je n’ai pas le don de lire dans les âmes—j’avais prononcé une parole vraiment inspirée, et je pus ensuite consoler entièrement cette âme.
Maintenant, ma Mère bien-aimée, je vais vous confier mon meilleur profit spirituel avec les novices. Vous comprenez que tout leur est permis, il faut qu’elles puissent dire tout ce qu’elles pensent, le bien comme le mal, sans restriction. Cela leur est d’autant plus facile avec moi qu’elles ne me doivent pas le respect que l’on rend à une Maîtresse.
Je ne puis dire que Jésus me fasse marcher extérieurement par la voie des humiliations; non, il se contente de m’humilier au fond de mon âme. Devant les créatures tout me réussit, je suis le chemin périlleux des honneurs,—si l’on peut s’exprimer ainsi en religion—et je comprends à cet égard la conduite de Dieu et des supérieurs. En effet, si je passais aux yeux de la communauté pour une religieuse incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le divin Maître a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs.
Ce voile m’attire quelques compliments de la part des novices, compliments sans flatterie, je sais qu’elles pensent ce qu’elles disent; mais vraiment cela ne m’inspire point de vanité, car j’ai sans cesse présent le souvenir de mes misères. Quelquefois cependant, il me vient un désir bien grand d’entendre autre chose que des louanges, mon âme se fatigue d’une nourriture trop sucrée, et Jésus lui fait servir alors une bonne petite salade bien vinaigrée, bien épicée: rien n’y manque, excepté l’huile, ce qui lui donne une saveur de plus.
Cette salade m’est présentée par les novices au moment où je m’y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui leur cache mes imperfections; et mes chères petites sœurs, voyant la vérité, ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi; enfin elles ne se gênent pas plus que s’il était question d’une autre, sachant qu’elles me font un grand plaisir en agissant ainsi.
Ah! vraiment c’est plus qu’un plaisir, c’est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Comment une chose qui déplaît tant à la nature peut-elle donner un pareil bonheur? Si je ne l’avais expérimenté, je ne le pourrais croire.
Un jour, où je désirais ardemment être humiliée, il arriva qu’une jeune postulante se chargea si bien de me satisfaire que la pensée de Séméi maudissant David me revint à l’esprit, et je répétai intérieurement avec le saint roi: «Oui, c’est bien le Seigneur qui lui a ordonné de me dire toutes ces choses. II Reg., XVI, 10. »
Ainsi le bon Dieu prend soin de moi. Il ne peut toujours m’offrir le pain fortifiant de l’humiliation extérieure; mais, de temps en temps, il me permet de me nourrir Marci, VII, 28. des miettes qui tombent de la table des enfants. Ah! que sa miséricorde est grande!