Le petit pinceau: sa manière de peindre dans les âmes

La première fois que le divin Maître saisit son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892; je me rappellerai toujours cette époque comme un temps de grâces.

En entrant au Carmel, je trouvai au noviciat une compagne plus âgée que moi de huit ans; et, malgré la différence des années, il s’établit entre nous une véritable intimité. Pour favoriser cette affection qui semblait propre à donner des fruits de vertu, de petits entretiens spirituels nous furent permis: ma chère compagne me charmait par son innocence, son caractère expansif et ouvert; mais, d’un autre côté, je m’étonnais de voir combien son affection pour vous, ma Mère, était différente de la mienne; de plus, bien des choses dans sa conduite me paraissaient regrettables. Cependant le bon Dieu me faisait déjà comprendre qu’il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d’attendre, auxquelles il ne donne sa lumière que par degrés; aussi je me gardais bien de vouloir devancer son heure.

Réfléchissant un jour sur cette permission qui nous avait été donnée de nous entretenir ensemble, comme il est dit dans nos saintes constitutions: «pour nous enflammer davantage en l’amour de notre Epoux», je pensai avec tristesse que nos conversations n’atteignaient pas le but désiré; et je vis clairement qu’il ne fallait plus craindre de parler, ou bien alors cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Je suppliai Notre-Seigneur de mettre sur mes lèvres des paroles douces et convaincantes, ou plutôt de parler lui-même pour moi. Il exauça ma prière; car ceux qui tournent leurs regards vers lui en seront éclairés Ps. XXXIII, 5. ,** et la lumière s’est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le cœur droit Ps. CXI, 4. . La première parole, je me l’applique à moi-même, et la seconde à ma compagne qui véritablement avait le cœur droit.

A l’heure marquée pour notre entrevue, ma pauvre petite sœur vit bien dès le début que je n’étais plus la même, elle s’assit à mes côtés en rougissant; alors, la pressant sur mon cœur, je lui dis avec tendresse tout ce que je pensais d’elle. Je lui montrai en quoi consiste le véritable amour, je lui prouvai qu’en aimant sa Mère Prieure d’une affection naturelle c’était elle-même qu’elle aimait, je lui confiai les sacrifices que j’avais été obligée de faire à ce sujet au commencement de ma vie religieuse; et bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint très humblement de ses torts, reconnut que je disais vrai, et me promit de commencer une vie nouvelle, me demandant comme une grâce de l’avertir toujours de ses fautes. A partir de ce moment, notre affection devint toute spirituelle; en nous se réalisait l’oracle de l’Esprit-Saint: « Prov., XVIII, 19. Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée

O ma Mère, vous savez bien que je n’avais pas l’intention de détourner de vous ma compagne, je voulais seulement lui dire que le véritable amour se nourrit de sacrifices, et que plus l’âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.

Je me souviens qu’étant postulante j’avais parfois de si violentes tentations de me satisfaire et de trouver quelques gouttes de joie, que j’étais obligée de passer rapidement devant votre cellule et de me cramponner à la rampe de l’escalier pour ne point retourner sur mes pas. Il me venait à l’esprit quantité de permissions à demander, mille prétextes pour donner raison à ma nature et la contenter. Que je suis heureuse maintenant de m’être privée dès le début de ma vie religieuse! Je jouis déjà de la récompense promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu’il soit nécessaire de me refuser les consolations du cœur; car mon cœur est affermi en Dieu… Parce qu’il l’a aimé uniquement, il s’est agrandi peu à peu, jusqu’à donner à ceux qui lui sont chers une tendresse incomparablement plus profonde que s’il s’était concentré dans une affection égoïste et infructueuse.

Je vous ai parlé, ma Mère bien-aimée, du premier travail que Jésus et vous avez daigné accomplir par le petit pinceau; mais il n’était que le prélude du tableau de maître que vous lui avez ensuite confié.

Aussitôt que je pénétrai dans le sanctuaire des âmes, je jugeai du premier coup d’œil que la tâche dépassait mes forces; et, me plaçant bien vite dans les bras du bon Dieu, j’imitai les petits bébés qui, sous l’empire de quelque frayeur, cachent leur tête blonde sur l’épaule de leur père, et je dis: «Seigneur, vous le voyez, je suis trop petite pour nourrir vos enfants; si vous voulez leur donner par moi ce qui convient à chacune, remplissez ma petite main; et, sans quitter vos bras, sans même détourner la tête, je distribuerai vos trésors à l’âme qui viendra me demander sa nourriture. Lorsqu’elle la trouvera de son goût, je saurai que ce n’est pas à moi, mais à vous qu’elle la doit; au contraire, si elle se plaint et trouve amer ce que je lui présente, ma paix ne sera pas troublée, je tâcherai de lui persuader que cette nourriture vient de vous, et me garderai bien d’en chercher une autre pour elle.»

En comprenant ainsi qu’il m’était impossible de rien faire par moi-même, la tâche me parut simplifiée. Je m’occupai intérieurement et uniquement à m’unir de plus en plus à Dieu, sachant que le reste me serait donné par surcroît. En effet, jamais mon espérance n’a été trompée: ma main s’est trouvée pleine autant de fois qu’il a été nécessaire pour nourrir l’âme de mes sœurs. Je vous l’avoue, ma Mère, si j’avais agi autrement, si je m’étais appuyée sur mes propres forces, je vous aurais, sans tarder, rendu les armes.

De loin, il semble aisé de faire du bien aux âmes, de leur faire aimer Dieu davantage, de les modeler d’après ses vues et ses pensées. De près, au contraire, on sent que faire du bien est chose aussi impossible, sans le secours divin, que de ramener sur notre hémisphère le soleil pendant la nuit. On sent qu’il faut absolument oublier ses goûts, ses conceptions personnelles et guider les âmes, non par sa propre voie, par son chemin à soi, mais par le chemin particulier que Jésus leur indique. Et ce n’est pas encore le plus difficile: ce qui me coûte par-dessus tout, c’est d’observer les fautes, les plus légères imperfections et de leur livrer une guerre à mort.

J’allais dire: malheureusement pour moi,—mais non, ce serait de la lâcheté,—je dis donc: heureusement pour mes sœurs, depuis que j’ai pris place dans les bras de Jésus, je suis comme le veilleur observant l’ennemi de la plus haute tourelle d’un château fort. Rien n’échappe à mes regards; souvent je suis étonnée d’y voir si clair, et je trouve le prophète Jonas bien excusable de s’être enfui de devant la face du Seigneur pour ne pas annoncer la ruine de Ninive. J’aimerais mieux recevoir mille reproches que d’en adresser un seul; mais je sens qu’il est très nécessaire que cette besogne me soit une souffrance, car lorsqu’on agit par nature, il est impossible que l’âme en défaut comprenne ses torts, elle pense tout simplement ceci: la sœur chargée de me diriger est mécontente, et son mécontentement retombe sur moi qui suis pourtant remplie des meilleures intentions.

Ma Mère, il en est de cela comme du reste: il faut que je rencontre en tout l’abnégation et le sacrifice; ainsi je sens qu’une lettre ne produira aucun fruit, tant que je ne l’écrirai pas avec une certaine répugnance et pour le seul motif d’obéir. Quand je parle avec une novice, je veille à me mortifier, j’évite de lui adresser des questions qui satisferaient ma curiosité. Si je la vois commencer une chose intéressante, puis passer à une autre qui m’ennuie sans achever la première, je me garde bien de lui rappeler cette interruption, car il me semble que l’on ne peut faire aucun bien en se recherchant soi-même.

Je sais, ma Mère, que vos petits agneaux me trouvent sévère!… S’ils lisaient ces lignes, ils diraient que cela n’a pas l’air de me coûter le moins du monde de courir après eux, de leur montrer leur belle toison salie, ou bien de leur rapporter quelques flocons de laine qu’ils ont accrochés aux ronces du chemin. Les petits agneaux peuvent dire tout ce qu’ils voudront: dans le fond, ils sentent que je les aime d’un très grand amour; non, il n’y a pas de danger que j’imite le mercenaire qui, voyant venir le loup, laisse le troupeau et s’enfuit Joan., X, 12. . Je suis prête à donner ma vie pour eux et mon affection est si pure que je ne désire même pas qu’ils la connaissent. Jamais, avec la grâce de Dieu, je n’ai essayé de m’attirer leurs cœurs; j’ai compris que ma mission était de les conduire à Dieu et à vous, ma Mère, qui êtes ici-bas le Dieu visible qu’ils doivent aimer et respecter.

J’ai dit qu’en instruisant les autres j’avais beaucoup appris. D’abord j’ai vu que toutes les âmes ont à peu près les mêmes combats; et, d’un autre côté, qu’il y a entre elles une différence extrême; cette différence oblige à ne pas les attirer de la même manière. Avec certaines, je sens qu’il faut me faire petite, ne point craindre de m’humilier en avouant mes luttes et mes défaites; alors elles avouent elles-mêmes facilement les fautes qu’elles se reprochent et se réjouissent que je les comprenne par expérience; avec d’autres, pour réussir, c’est la fermeté qui convient, c’est ne jamais revenir sur une chose dite: s’abaisser deviendrait faiblesse.

Le Seigneur m’a fait cette grâce de n’avoir nulle peur de la guerre; à tout prix, il faut que je fasse mon devoir. Plus d’une fois j’ai entendu ceci: «Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, ne me prenez pas par la force mais par la douceur, autrement vous n’aurez rien.» Mais je sais que nul n’est bon juge dans sa propre cause, et qu’un enfant auquel le chirurgien fait subir une douloureuse opération, ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal; cependant s’il se trouve guéri quelques jours après, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes: bientôt elles reconnaissent qu’un peu d’amertume est préférable au sucre et ne craignent pas de l’avouer.

Quelquefois c’est un spectacle vraiment féerique de constater le changement qui s’opère du jour au lendemain.

On vient me dire: «Vous aviez raison hier d’être sévère; au commencement, cela m’a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j’ai vu que vous étiez très juste. En sortant de votre cellule, je pensais que c’était fini, je me disais: Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n’irai plus avec ma sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus, mais j’ai senti que c’était le démon qui me soufflait cela; et puis il m’a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière commence à briller; maintenant éclairez-moi tout à fait, c’est pour cela que je viens.»

Et moi, tout heureuse de suivre le penchant de mon cœur, je sers vite des mets moins amers… Oui, mais… je m’aperçois qu’il ne faut pas trop s’avancer… un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes! Si j’ai le malheur de dire la moindre chose qui semble atténuer les vérités de la veille, je vois ma petite sœur essayer de se raccrocher aux branches… Alors j’ai recours à la prière, je jette un regard intérieur sur la Vierge Marie, et Jésus triomphe toujours! Ah! c’est la prière et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont mes armes invincibles; elles peuvent, bien plus que les paroles, toucher les cœurs, je le sais par expérience.

Pendant le carême, il y a deux ans, une novice vint me trouver toute rayonnante: «Si vous saviez, me dit-elle, ce que j’ai rêvé cette nuit! J’étais auprès de ma sœur qui est si mondaine, et je voulais la détacher de toutes les vanités du monde; pour cela je lui expliquais ces paroles de votre cantique: Vivre d’amour:

T’aimer, Jésus, quelle perte féconde!

Tous mes parfums sont à loi sans retour.

Je sentais bien que mon discours pénétrait jusqu’au fond de son âme, et j’étais ravie de joie. Ce matin, je pense que le bon Dieu veut peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais à Pâques pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut pour son épouse! Qu’en pensez-vous?» Je répondis simplement qu’elle pouvait bien en demander la permission.

Comme le carême ne touchait pas à sa fin, vous avez été surprise, ma Mère, d’une demande si prématurée; et, visiblement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que les carmélites doivent sauver les âmes plutôt par la prière que par des lettres. En apprenant cette décision, je dis à ma chère petite sœur: «Il faut nous mettre à l’œuvre, prions beaucoup; quelle joie si, à la fin du carême, nous étions exaucées!» O miséricorde infinie du Seigneur! A la fin du carême, une âme de plus se consacrait à Jésus! C’était un véritable miracle de la grâce: miracle obtenu par la ferveur d’une humble novice!

Qu’elle est donc grande la puissance de la prière! On dirait une reine ayant toujours libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu’elle demande. Il n’est point nécessaire, pour être exaucé, de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance; s’il en était ainsi, que je serais à plaindre!

En dehors de l’office divin que je suis heureuse, quoique bien indigne, de réciter chaque jour, je n’ai pas le courage de m’astreindre à chercher dans les livres de belles prières; cela me fait mal à la tête, il y en a tant! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les autres! Ne pouvant donc les réciter toutes, et ne sachant lesquelles choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire: je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend.

Pour moi, la prière c’est un élan du cœur, c’est un simple regard jeté vers le ciel, c’est un cri de reconnaissance et d’amour au milieu de l’épreuve comme au sein de la joie! Enfin c’est quelque chose d’élevé, de surnaturel, qui dilate l’âme et l’unit à Dieu. Quelquefois, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite très lentement un Pater ou un Ave Maria; ces prières seules me ravissent, elles nourrissent divinement mon âme et lui suffisent.

Mais où en étais-je de mon sujet? Me voici de nouveau perdue dans un dédale de réflexions… Pardonnez-moi, ma Mère, d’être si peu précise! Cette histoire, j’en conviens, est un écheveau bien embrouillé. Hélas! je ne saurais mieux faire; j’écris comme les pensées me viennent, je pêche au hasard dans le petit ruisseau de mon cœur, et je vous offre ensuite mes petits poissons comme ils se laissent prendre.