CHAPITRE X

Nouvelles lumières sur la charité

Ma Mère bien-aimée, le bon Dieu m’a fait cette grâce de pénétrer les mystérieuses profondeurs de la charité. Si je pouvais exprimer ce que je comprends, vous entendriez une mélodie du ciel. Mais hélas! je n’ai que des bégaiements enfantins, et, si les paroles de Jésus ne me servaient d’appui, je serais tentée de vous demander la permission de me taire.

Quand le divin Maître me dit de donner à quiconque me demande et de laisser prendre ce qui m’appartient sans le redemander, je pense qu’il ne parle pas seulement des biens de la terre, mais qu’il entend aussi les biens du ciel. D’ailleurs, les uns et les autres ne sont pas à moi: j’ai renoncé aux premiers par le vœu de pauvreté, et les seconds me sont également prêtés par Dieu qui peut me les retirer sans qu’il me soit permis de me plaindre.

Mais les pensées profondes et personnelles, les flammes de l’intelligence et du cœur forment une richesse à laquelle on s’attache comme à un bien propre, auquel personne n’a le droit de toucher. Par exemple: si je communique à l’une de mes sœurs quelque lumière de mon oraison et qu’elle la révèle ensuite comme venant d’elle-même, il semble qu’elle s’approprie mon bien; ou si l’on dit tout bas à sa voisine, pendant la récréation, une parole d’esprit et d’à-propos et que celle-ci, sans en faire connaître la source, répète tout haut cette parole, cela paraît comme un vol à la propriétaire qui ne réclame pas, mais en aurait bien envie et saisira la première occasion pour faire savoir finement qu’on s’est emparé de ses pensées.

Ma Mère, je ne pourrais vous expliquer aussi bien ces tristes sentiments de la nature, si je ne les avais éprouvés moi-même; et j’aimerais à me bercer de la douce illusion qu’ils n’ont visité que moi, si vous ne m’aviez ordonné d’entendre les tentations des novices. J’ai beaucoup appris en remplissant la mission que vous m’avez confiée; surtout je me suis vue forcée de pratiquer ce que j’enseignais.

Oui, maintenant je puis le dire, j’ai reçu la grâce de n’être pas plus attachée aux biens de l’esprit et du cœur qu’à ceux de la terre. S’il m’arrive de penser et de dire une chose qui plaise à mes sœurs, je trouve tout naturel qu’elles s’en emparent comme d’un bien à elles: cette pensée appartient à l’Esprit-Saint et non pas à moi, puisque saint Paul assure que nous ne pouvons, sans cet Esprit d’amour, donner à Dieu le nom de Père_ Rom., VIII, 15. . Il est donc bien libre de se servir de moi pour donner une bonne pensée à une âme et je ne puis croire que cette pensée soit ma propriété.

D’ailleurs, si je ne méprise pas les belles pensées qui unissent à Dieu, j’ai compris, il y a longtemps, qu’il faut bien se garder de s’appuyer trop sur elles. Les inspirations les plus sublimes ne sont rien sans les œuvres. Il est vrai que d’autres âmes peuvent en retirer beaucoup de profit, si elles témoignent au Seigneur une humble reconnaissance de ce qu’il leur permet de partager le festin d’un de ses privilégiés: mais si celui-ci se complaît dans sa richesse et fait la prière du pharisien, il devient semblable à une personne mourant de faim devant une table bien servie, pendant que tous ses invités y puisent une abondante nourriture et jettent peut-être un regard d’envie sur le possesseur de tant de trésors.

Ah! comme il n’y a bien que le bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des cœurs! Comme les créatures ont de courtes pensées! Lorsqu’elles voient une âme dont les lumières surpassent les leurs, elles en concluent que le divin Maître les aime moins. Et depuis quand donc n’a-t-il plus le droit de se servir de l’une de ses créatures pour dispenser à ses enfants la nourriture qui leur est nécessaire? Au temps de Pharaon, le Seigneur avait encore ce droit; car, dans l’Ecriture, il dit à ce monarque: «Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous MA PUISSANCE, afin que mon nom soit annoncé par toute la terre Exod., IX, 14. .» Les siècles ont succédé aux siècles depuis que le Très-Haut prononça ces paroles, et sa conduite n’a pas changé: toujours il s’est choisi des instruments parmi les peuples pour faire son œuvre dans les âmes.

Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d’être sans cesse touchée et retouchée par le pinceau; elle n’envierait pas non plus le sort de cet objet, sachant que ce n’est point au pinceau, mais à l’artiste qui le dirige, qu’elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef-d’œuvre exécuté par son moyen, car il n’ignorerait pas que les artistes ne sont jamais embarrassés, qu’ils se jouent des difficultés et se servent parfois, pour leur plaisir, des instruments les plus faibles, les plus défectueux.

Ma Mère vénérée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m’avez confiées. Un artiste a plusieurs pinceaux, il lui en faut au moins deux: le premier, qui est le plus utile, donne les teintes générales et couvre complètement la toile en fort peu de temps; l’autre, plus petit, sert pour les détails. Ma Mère, c’est vous qui me représentez le précieux pinceau que la main de Jésus tient avec amour lorsqu’il veut faire un grand travail dans l’âme de vos enfants; et moi, je suis le tout petit qu’il daigne employer ensuite pour les moindres détails.