Souvenirs de deux à quatre ans

Maintenant il me reste à parler de Céline, la petite compagne de mon enfance. Pour elle, les souvenirs sont en telle abondance que je ne sais lesquels choisir. Nous nous entendions parfaitement toutes les deux; mais j’étais bien plus vive et bien moins naïve qu’elle. Voici une lettre qui vous montrera, ma Mère, combien Céline était douce, et moi méchante. J’avais alors près de trois ans et Céline six ans et demi.

Ma petite Céline est tout à fait portée à la vertu; pour le petit furet, on ne sait pas trop comment ça fera; c’est si petit, si étourdi! C’est une enfant très intelligente; mais elle est bien moins douce que sa sœur, et surtout d’un entêtement presque invincible. Quand elle dit non, rien ne peut la faire céder; on la mettrait une journée dans la cave sans obtenir un oui de sa part; elle y coucherait plutôt!

J’avais encore un défaut dont ma mère ne parle pas dans ses lettres: c’était un grand amour-propre. En voici seulement deux exemples:

Un jour, voulant connaître sans doute jusqu’où irait mon orgueil, elle me dit en souriant: «Ma petite Thérèse, si tu veux baiser la terre je vais te donner un sou.» Un sou, cela valait pour moi toute une fortune. Pour le gagner dans la circonstance, je n’avais guère besoin d’abaisser ma grandeur, car ma petite taille ne mettait pas une distance considérable entre moi et la terre; cependant ma fierté se révolta, et, me tenant bien droite, je répondis à maman: «Oh! non, ma petite mère, j’aime mieux ne pas avoir de sou.»

Une autre fois, nous devions aller à la campagne chez des amis. Maman dit à Marie de me mettre ma plus jolie toilette, mais de ne pas me laisser les bras nus. Je ne soufflai mot, et montrai même l’indifférence que doivent avoir les enfants de cet âge; mais intérieurement je me disais: «Pourtant, comme j’aurais été bien plus gentille avec mes petits bras nus!»

Avec une semblable nature, je me rends parfaitement compte que, si j’avais été élevée par des parents sans vertu, je serais devenue très méchante, et peut-être même aurais-je couru à ma perte éternelle. Mais Jésus veillait sur sa petite fiancée; il fit tourner à son avantage tous ses défauts, qui, réprimés de bonne heure, lui servirent à grandir dans la perfection. En effet, comme j’avais de l’amour-propre et aussi l’amour du bien, il suffisait que l’on me dît une seule fois: «Il ne faut pas faire telle chose», pour que je n’eusse plus envie de recommencer. Je vois avec plaisir dans les lettres de ma chère maman, qu’en avançant en âge je lui donnais plus de consolation; n’ayant sous les yeux que de bons exemples, je voulais naturellement les suivre. Voici ce qu’elle écrivait en 1876:

Jusqu’à Thérèse qui veut se mêler de faire des sacrifices. Marie a donné à ses petites sœurs un chapelet fait exprès pour compter leurs pratiques de vertu; elles font ensemble de véritables conférences spirituelles très amusantes. Céline disait l’autre jour: «Comment cela se fait-il que le bon Dieu soit dans une si petite hostie?» Thérèse lui a répondu: «Ce n’est pas si étonnant, puisque le bon Dieu est tout-puissant!»—«Et qu’est-ce que ça veut dire tout-puissant?»—«Ça veut dire qu’il fait tout ce qu’il veut!»

Mais le plus curieux encore, c’est de voir Thérèse mettre la main cent fois par jour dans sa petite poche pour tirer une perle à son chapelet toutes les fois qu’elle fait un sacrifice.

Ces deux enfants sont inséparables et se suffisent pour se récréer. La nourrice a donné à Thérèse un coq et une poule de la petite espèce; vite le bébé a donné le coq à sa sœur. Tous les jours, après le dîner, celle-ci va prendre son coq, elle l’attrape tout d’un coup ainsi que la poule; puis les voilà qui viennent s’asseoir au coin du feu; elles s’amusent ainsi fort longtemps.

Un matin, Thérèse s’est avisée de sortir de son petit lit pour aller coucher avec Céline; la bonne la cherchait pour l’habiller; elle l’aperçoit enfin, et la petite lui dit, en embrassant sa sœur et la serrant bien fort dans ses bras: «Laissez-moi, ma pauvre Louise, vous voyez bien que toutes les deux, on est comme les petites poules blanches, on ne peut pas se séparer!»

Il est bien vrai que je ne pouvais rester sans Céline; j’aimais mieux sortir de table avant d’avoir fini mon dessert que de ne pas la suivre aussitôt qu’elle se levait. Me tournant alors dans ma grande chaise d’enfant, je voulais descendre bien vite et puis nous allions jouer ensemble.

Le dimanche, comme j’étais trop petite pour aller aux offices, maman restait à me garder. En cette circonstance, je montrais une grande sagesse, ne marchant que sur le bout des pieds; mais aussitôt que j’entendais la porte s’ouvrir, c’était une explosion de joie sans pareille; je me précipitais au-devant de ma jolie petite sœur, et je lui disais: «O Céline! donne-moi bien vite du pain bénit!» Un jour, elle n’en avait pas!… comment faire? Je ne pouvais m’en passer; j’appelais ce festin, ma messe. Une idée lumineuse me traversa l’esprit: «Tu n’as pas de pain bénit, eh bien, fais-en!» Elle ouvrit alors le placard, prit le pain, en coupa une bouchée, et, récitant dessus un Ave Maria d’un ton solennel, me le présenta triomphante. Et moi, faisant le signe de la croix, je le mangeai avec une grande dévotion, lui trouvant tout à fait le goût du pain bénit.

Un jour, Léonie, se trouvant sans doute trop grande pour jouer à la poupée, vint nous trouver toutes les deux avec une corbeille remplie de robes, de jolis morceaux d’étoffe et autres garnitures, sur lesquels ayant couché sa poupée, elle nous dit: «Tenez, mes petites sœurs, choisissez!» Céline regarda et prit un peloton de ganse. Après un moment de réflexion, j’avançai la main à mon tour en disant: «Je choisis tout!» et j’emportai corbeille et poupée sans autre cérémonie.

Ce trait de mon enfance est comme le résumé de ma vie entière. Plus tard, lorsque la perfection m’est apparue, j’ai compris que pour devenir une sainte il fallait beaucoup souffrir, rechercher toujours ce qu’il y a de plus parfait et s’oublier soi-même. J’ai compris que, dans la sainteté, les degrés sont nombreux, que chaque âme est libre de répondre aux avances de Notre-Seigneur, de faire peu ou beaucoup pour son amour; en un mot, de choisir entre les sacrifices qu’il demande. Alors, comme aux jours de mon enfance, je me suis écriée: «Mon Dieu, je choisis tout! je ne veux pas être sainte à moitié; cela ne me fait pas peur de souffrir pour vous, je ne crains qu’une chose, c’est de garder ma volonté; prenez-la, car je choisis tout ce que vous voulez!»

Mais je m’oublie, ma Mère bien-aimée; je ne dois pas encore vous parler de ma jeunesse, j’en suis au petit bébé de trois et quatre ans.

Je me souviens d’un songe que j’ai fait à cet âge et qui s’est gravé profondément dans ma mémoire:

J’allais me promener seule au jardin, quand j’aperçus tout à coup, auprès de la tonnelle, deux affreux petits diables qui dansaient sur un baril de chaux avec une agilité surprenante, malgré des fers pesants qu’ils avaient aux pieds. Ils jetèrent d’abord sur moi des yeux flamboyants; puis, comme saisis de crainte, je les vis se précipiter en un clin d’œil au fond du baril, sortir ensuite par je ne sais quelle issue, courir et se cacher finalement dans la lingerie qui donnait de plain-pied sur le jardin. Les trouvant si peu braves, je voulus savoir ce qu’ils allaient faire; et, dominant ma première frayeur, je m’approchai de la fenêtre… Les pauvres diablotins étaient là, courant sur les tables et ne sachant comment fuir mon regard. De temps en temps ils s’approchaient, guettaient par les carreaux d’un air inquiet; puis, voyant que j’étais toujours là, ils recommençaient à courir comme des désespérés.

Sans doute, ce rêve n’a rien d’extraordinaire; je crois, cependant, que le bon Dieu s’en est servi, afin de me prouver qu’une âme en état de grâce n’a rien à craindre des démons qui sont des lâches, capables de fuir devant le regard d’un enfant.

O ma Mère, que j’étais heureuse à cet âge! Non seulement je commençais à jouir de la vie; mais la vertu avait pour moi des charmes. Je me trouvais, il me semble, dans les mêmes dispositions qu’aujourd’hui, ayant déjà un très grand empire sur toutes mes actions. Ainsi, j’avais pris l’habitude de ne jamais me plaindre quand on m’enlevait ce qui était à moi; ou bien, lorsque j’étais accusée injustement, je préférais me taire que de m’excuser. Il n’y avait en cela aucun mérite de ma part; je le faisais naturellement.

Ah! comme elles ont passé rapidement ces années ensoleillées de ma petite enfance, et quelle douce et suave empreinte elles ont laissée dans mon âme! Je me rappelle avec bonheur les promenades du dimanche où toujours ma bonne mère nous accompagnait. Je sens encore les impressions profondes et poétiques qui naissaient dans mon cœur à la vue des champs de blé émaillés de coquelicots, de bleuets et de pâquerettes. Déjà, j’aimais les lointains, l’espace, les grands arbres; en un mot, toute la belle nature me ravissait et transportait mon âme dans les cieux.

Souvent, pendant ces longues promenades, nous rencontrions des pauvres, et la petite Thérèse était toujours chargée de leur porter l’aumône; ce qui la rendait bien heureuse. Souvent aussi, mon bon père, trouvant la route un peu longue pour sa petite reine, la ramenait au logis, à son grand déplaisir! Alors, pour la consoler, Céline remplissait de pâquerettes son joli petit panier et les lui donnait au retour.

Oh! véritablement, tout me souriait sur la terre. Je trouvais des fleurs sous chacun de mes pas, et mon heureux caractère contribuait aussi à rendre ma vie agréable; mais une nouvelle période allait s’ouvrir. Devant être si tôt la fiancée de Jésus, il m’était nécessaire de souffrir dès mon enfance. De même que les fleurs du printemps commencent à germer sous la neige et s’épanouissent aux premiers rayons du soleil, de même la petite fleur dont j’écris les souvenirs a-t-elle dû passer par l’hiver de l’épreuve, et laisser remplir son tendre calice de la rosée des pleurs…

LAISSEZ VENIR A MOI LES PETITS ENFANTS. LE ROYAUME DES CIEUX EST A CEUX QUI LEUR RESSEMBLENT. Marc X